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Vendredi 26 octobre 2007 5 26 /10 /Oct /2007 11:30

J’avais à peine franchi le seuil du domicile que...

Non, à vrai dire, je n’avais même pas posé un pied dans la-dite demeure que me sont parvenus les gémissements horribles de deux personnes qui s’aimaient. L’une d’entre elles était ma femme.

J’étais si imbibé d’alcool que, n’arrivant pas à ouvrir la porte d’entrée, j’ai profité de l’entrebâillement de la fenêtre de la cuisine pour pénétrer dans le pavillon. Les mains gantées pour écarter de mon chemin ces maudits rosiers, qui au passage avaient subrepticement poussé, je mis toutefois un certain temps à gravir, ce que j’aurais gravi en une poignée de secondes en temps normal.

Je ne peux vous traduire la douleur que je ressentais au plus profond de moi. J’avais si mal que j’en ai presque dégrisé instantanément. Presque. Un mélange de ricanements bêtes et de soupirs mielleux me brûlait les oreilles à me taper la tête contre les murs. J’aurais voulu hurler, mais d’autres pensées assaillaient mon cerveau. Des images de corps dénudés. Des parcelles du corps aimé. Des images gravées en moi, enregistrées lors d’ébats conjugaux.

A califourchon sur le chambranle de la fenêtre, j’oscillais entre l’idée de repartir d’où je venais, c’est-à-dire le bar le plus proche ou entrer, les surprendre, et assister à la triste trahison de mon épouse.

J’ai opté pour la seconde.

Le plus délicatement possible, j’ai posé les pieds sur le sol. Mon équilibre était tout relatif et mes sens incapables de venir à la rescousse. Je me suis stabilisé en posant une main contre le mur à la recherche d’une tranquillisante respiration. Une impression sordide que tout avait été déplacé pour m’empêcher de punir les coupables exacerbait ma haine.

Pourquoi toutes ces modifications ? S’imaginait-elle que j’allais quitter les lieux sans rien faire ? Pensait-elle franchement que cette petite mesquinerie de changement de serrure, car il n’y avait maintenant aucun doute, elle avait fait changer la serrure de la porte d’entrée, allait me faire tourner les talons. Ma pauvre chérie, je t’accorde que j’ai toujours été un mari gentil, mais c’est parce que je pensais naïvement que tu m’aimais. A présent que ta vraie nature est dévoilée, je laisse monter à la surface mes pulsions meurtrières. Tu ne le sais pas encore, mais je vais te tuer, toi et ton amant. J’imagine de surcroît qu’il doit être mon meilleur ami, car comment aurais-tu rencontré un homme alors que nos vies filent à deux cents à l’heure. Ce ne peut être qu’un proche.

A tâtons, je progresse dans cette maison souillée. L’alcool semble anesthésier mon supplice. Je me surprends à trouver la force de concevoir un crime. « Passionnel » plaidera mon avocat. La maligne, elle a changé le coffre de place. Je ne le recherche pas. Je perdrais trop de temps et je dois profiter de votre fusion corporelle pour résoudre le problème d’un seul coup d’un seul. Qu’à cela ne tienne, puisque le hasard m’a poussé devant la cheminée, le tison fera l’affaire. Je n’aurai qu’à fracasser vos têtes et vos membres par des coups vengeurs.

Comme il m’est simple de penser de la sorte. Comme il m’est simple de concevoir de te faire mal, très mal. S’est envolé tout mon amour pour toi en une fraction de seconde. Et Dieu sait comme je t’aimais. C’est pour ça que j’ai bu. Je ne savais comment te dire ce que j’avais à te dire. Les choses ne sont jamais telles que nous les projetons, la preuve en est.

La barre de métal dans ma main droite gantée, je me dirige vers les râles de plus en plus évocateurs d’une prochaine jouissance. Le mordillement chronique sur l’intérieur de mes joues inonde ma bouche de sang. J’aime ce goût subtile de mélange sanguin au reste de Bourbon. L’obscurité est totale. Encore un changement à ajouter à la liste des soudaines transformations. Avec moi, tu aimes que l’on se voie. Là, tu œuvres aveuglément. Nous avons à cet instant précis tous les trois ce point commun.

Je discerne votre odeur. Je ne te perçois pas comme d’habitude. Sa sueur doit altérer ton essence divine. Quelle trahison ! Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi, m’avoir encore dit je t’aime il y a peine trois heures alors que je te disais que je rentrerais tard, que j’avais besoin de réfléchir suite à notre conversation d’hier. Pourquoi m’avoir dit que tu m’attendrais sans dîner afin de le faire avec moi. Crois-tu sincèrement que je t’aurais moins aimée si tu m’étais moins dévouée ? Pourquoi me provoquer de la sorte, tu savais très bien que je finirais par rentrer et te dire enfin ce que j’ai sur le cœur. Non, il a fallu que tu lui cèdes à lui. Lui qui devait te reluquer dès que j’avais le dos tourné. Il a savamment bien calculé son coup, je n’ai jamais rien vu, jamais rien soupçonné, quel con !

Avec une précision d’horloger suisse, j’ai poussé sans bruit la porte. Le froissement des draps traduisait combien votre danse amoureuse vous exaltait. J’ai cherché inconsciemment à reconnaître tes plaintes érotiques, en vain. Je ne sais comment vous êtes parvenus à obtenir cette obscurité totale qui m’a manquée bien des matins de week-end où j’eusse souhaité prolonger la nuit. Il servira toutefois à ce que je ne voie pas ton visage contre son corps où pire contre son sexe. Il servira toutefois à ce que je ne voie pas ton visage souffrir sous les coups que je vais t’asséner.

Je suis à une longueur de bras meurtriers de vos corps. Vous êtes tant à votre affaire que vous ne percevez même pas les bruyants battements de cœurs qui me soulèvent la poitrine et me fracassent les tempes au point qu’il me faut sans attendre plus longtemps lever l’arme et l’abattre sur vous. Ah ! Oui ! Cela fait du bien de frapper. Il s’en est fallu de peu que ce soit moi qui me répande au pied du lit.

D’un rythme régulier, je vous ai détruits. Vous avez à peine gémi. Scrupuleusement, dans un premier temps, j’ai porté mes coups sur ce qui devait être vos crânes, mais la noirceur étant, je me suis fié au craquement. Différents, selon les parties de votre anatomie touchée. J’exhalais tant le plaisir de vous arrêter dans votre marivaudage me remplissait de joie.

Puis, j’ai cessé tout mouvement. J’avais réussi. Vous n’émettiez plus un son. L’adultère avait pris fin.

J’ai lâché le tison et de cette main libre j’ai touché vos corps ; une matière flasque et visqueuse. Je me suis retenu de toutes mes forces pour ne pas régurgiter sur vos dépouilles. J’ai détallé à grande vitesse de ce lieu morbide où tant de fois nous avions fait l’amour. J’ai couru dans cette cité pavillonnaire où nous avions coulé tant de jours heureux.

Je courais. Je courais comme un déterré et plus je courais plus les images du bonheur défilaient sur l’écran de mes souvenirs.

Je fus même surpris de sourire à la remémoration de ces premiers jours où nous ne retrouvions pas notre nouvelle demeure tant toutes les maisons se ressemblaient.

Qu’ai-je fait ?

J’ai stoppé nette ma course. Essoufflé, complètement dégrisé cette fois. Je laisse Je Je laisse l’air frais de la nuit me cingler le visage et me ramener brutalement à la réalité.

Qu’ai-je fait ?

Il est impossible que je parte loin de toi. Je ne peux vivre sans toi, c’est un fait, mais je ne peux mourir loin de toi, non plus.

Je vais revenir sur mes pas. Je trouverai ce maudit coffre et le fusil à l’intérieur. Je m’en saisirai et près de toi, j’ouvrirai le feu. J’avalerai la foudre. Que m’importe à présent que les voisins soient réveillés en pleine nuit par ma faute. Ce sera la seule et unique fois que cela se produira. Nous qui sommes les voisins sans histoire.

J’ai rebroussé chemin. La maison est là devant moi. Je suis surpris de voir de la lumière dans le séjour. Peut-être l’ai-je allumée avant de partir pour faciliter ma fuite ? J’avais trouvé les clef sur la porte, à l’intérieur. Il me semble, pourtant, ne pas l’avoir rabattue derrière moi. Elle est à présent fermée. Je tente l'entrée avec ma clef et entend le mécanisme se déverrouiller. Hébété je pousse la porte. L’intérieur irradie de mille feux et tu apparais dans l’embrasure de la cuisine. Tu portes la chemise de nuit que je préfère. Tu affiches un sourire à damner un saint. Je ne peux faire un pas tant tout cela me paraît irréel. Je voulais me pincer fortement mais tes lèvres ont brûlé les miennes comme à leur habitude, preuve que je ne rêvais pas.

Tu m’as reproché d’avoir abîmé mes gants constatant qu’ils étaient griffés et tâchés. Tu voulais savoir ce que j’avais pu faire pour les mettre dans cet état. J’étais sur le point de te dévoiler la chose horrible qui s’était passée lorsqu’un mince filet de sang s’est échappé de ma bouche. Je me suis essuyé instinctivement avec le revers de mes gants. Tu as effacé en un clin d’œil tes sourcils courroucés et tu n’as plus cherché à savoir quoi que ce soit. Peut-être pour nous éviter de nous disputer comme hier soir. Tu t’es empressée, alors, de te procurer de quoi me soigner. Seul, j’ai plongé les gants dans mes poches et retiré mon pardessus. J’avais les bras endoloris de tant de coups que j’avais portés sur... ?

A ton retour, tu as constaté ma grande fatigue et tu m’as invité à prendre une douche. J’ai acquiescé. Tu m’as rejoint.

Nous avons fait l’amour ce soir là comme des bêtes. Seulement auparavant, j’avais pris soin de descendre fermer la porte ainsi que toutes les fenêtres du pavillon. 

Par Salaun - Publié dans : Nouvelles
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Mercredi 10 octobre 2007 3 10 /10 /Oct /2007 13:30

Éperdu d’admiration sur les monts de ses fesses, mon regard stagnait sur ce jean lui allant à ravir… mes sens. Confection divine ? À en croire l’emplacement judicieux des poches comme celui des fils de coutures jaunes soulignant l’évidence du galbe parfait de cette partie de son anatomie, oui.

Le talkie-walkie pendu à sa taille gracieusement fine, soulignait avec une certaine nonchalance son petit côté baroudeuse. Ses courts cheveux blond paille amplifiaient sa volonté d’encanailler son look garçonne, paradoxalement terriblement féminin. Son tee-shirt communément appelé « Marcel » permettrait au soleil le loisir de lui brunir ses bras délicats. Prémices d’une journée de chaleur, huit heures trente d’un matin parisien au mois d’août.

N’étant tout de même pas là pour badiner, je relevais mon scénario devant mes yeux et parcourais une nouvelle fois le texte que j’avais à mémoriser.

- Vous ne pouvez vraiment pas faire attention !  était ce texte.

Assis sur un plot blanc d’un trottoir de la capitale – Il était évident qu’avec cette unique tirade, nulle chaise imprimée à mon nom ne m’était octroyée - Qu'importe ! Je jouissais d’un bonheur inouï à faire partie d’un tournage en extérieur ! Quel pied ! J’en avais de mémoire toujours rêvé. 

 Faire enfin partie de cette sacro-sainte petite ruche renfermée sur elle-même. Maintes fois, alors simple badaud, j’avais observé, fasciné, ces gens de différents corps de métiers s’activant à créer en pleine réalité, une fiction propre à divertir prochainement, ces autres gens, soigneusement tenus à l’écart de cette alchimie créatrice.

Le crépitement qui s’échappait du petit radio émetteur fit place à une interjection humaine : 

- Ils viennent de quitter le périph ! Baron sera là dans moins de dix minutes. Assurez-vous que l’emplacement de sa voiture est libre et que personne ne vienne l’emmerder dans sa caravane, c’est OK ?!»

Avec la dextérité d’un homme de l’Ouest, mon objet de contemplation dégaina son outil de communication et répandit fièrement à qui voulait l’entendre :

- Je suis OK pour le recevoir. Pas de problème. Il sera à deux pas de sa caravane. Je ne bouge pas, tu peux être rassuré, Michel, je gère.

- Très bien, Caro, je compte sur toi. Côté maquillage, est-ce qu’elles sont arrivées ? lança le premier-assistant.

-  Marjorie et Phyllis oui, mais je crois qu’il vient avec la sienne, non ? lança une autre voix que je ne connaissais pas.
-  Caro, y-a-t-il quelqu’un près de toi qui ressemble à une maquilleuse, renchérit le premier assistant soucieux.

Elle fit volte-face, ôtant de mon champ de vision ce cul sur lequel j’étais revenu et qui avait jusqu’ici réussi à me faire oublier le peu d’importance avec lequel j’étais traité depuis mon arrivée sur le plateau.

-  Juste le comédien qui doit lui donner la réplique dans la scène 3. Il apprend son texte, dit-elle sans vraiment me regarder.

-  Ce n’est pas ce que je te demande. Je te demande si une maquilleuse est prête à le recevoir, en attendant éventuellement la sienne. Qui peut me dire, s’il vient oui ou non avec sa maquilleuse. Je vous préviens, les uns les autres, que pour ce premier jour de tournage, il est hors de question que quelque chose merde avec lui. Stéphanie, tu sais toi, s’il vient avec sa maquilleuse oui ou non ? »

La voix de la dénommée Stéphanie bafouilla quelques suppositions, mais aucune ne répondit concrètement à la question posée. Du coup, les voix se turent et le crépitement des ondes hertziennes reprit le dessus. Je sentis que la tension était montée d’un cran pour tout ce petit monde avant même que la vedette du film arriva sur le plateau. Je n’en menais pas large non plus et je ressentis une effroyable solitude lorsque le petit sourire de soutien que j’adressais à la jolie assistante nommée Caro ne me fut pas renvoyé. Elle rengaina simplement son talkie et m’occulta totalement. Enfin presque. Elle daigna m’offrir à nouveau la vision de son postérieur qui provoqua instinctivement en moi une profonde inspiration-expiration, ô combien réconfortante. J’adressais donc mon sourire à cette rondeur au bon cœur. 

Mon tête à cul fut très bref. Une puissante et imposante Mercedes noire chassa avec une certaine violence l’assistante d’où elle était ; le pare-choc de la dite voiture vint se stopper à quelques centimètres de ma jambe gauche. Je suis persuadé que le chauffeur ne se souciait absolument pas de ma jambe gauche, mais de la bite sur laquelle reposait mon derrière. Dans quel monde vit-on ?

 Lunettes noires et costumes hors de prix, Gérard Baron m’apparut comme si j’étais devant un de ses films. Vertige. Sans la menue Caro à ses côtés, je serais resté planté là, sans bouger, à attendre la fin… du film. Je suis un inconditionnel de Gérard Baron et je ne fus même pas vexé de le voir passer près de moi sans qu’il ne m’adressât ne serait-ce qu’un soupçon de regard. Rien à foutre, j’allais tourner avec lui dans quelques temps et franchement je l’aurais fait gratis. Je décidais de m’en aller vers le petit coin régie-café. Sur les tournages, il y a toujours ce petit repère où toute la sainte journée prône le café, le jus d’orange et multitude de petites choses à grignoter. J’allais toucher au but lorsque mon prénom crié m’atteignit les tympans.

- Pascaaaaal !

Je fis demi-tour sur place et mes yeux s’emplirent de joie en voyant sur les marches de la caravane la belle assistante me faire de grands signes de bras me pressant de venir la rejoindre. J’allais vraisemblablement être présenté à Baron. Je me pinçais fortement l’avant bras gauche et sentis instantanément la douleur. Si je rêvais, c’était fichtrement bien fait. 

Ses yeux, enfin posés sur moi, me mirent mal à l’aise. Quelle intensité dans son regard. Plus je m’approchais d’elle, plus je me sentais nu, à croire qu’elle faisait fondre mes fringues simplement en me regardant. Mes mains restèrent le long de mon corps sans chercher à occulter mes attributs personnels. En un mot comme en cent, je m’offrais à elle !

 - Monsieur Baron veut vous voir, venez je vais vous présenter.

-
Si monsieur le Baron le veut, jolie marquise, j’obéis sans retenue tentais-je pour la faire sourire, mais décidément ce n’était pas mon jour pour l’humour et l’effroyable solitude me rhabilla à nouveau de son complet veston.

Sa petite mimine ouvrit la porte et mon cœur s’emporta. Les effluves d’une eau de toilette masculine de chez Masculine me percutèrent le nez. Abasourdi, je plissais les yeux en direction de l’intérieur de la loge sacrée. Il était là, assis devant la glace, un téléphone portable à l’oreille, en pleine conversation. Nous ne bougions pas d’un pouce, cherchant même à disparaître pour ne point gêner la star.

Il n’allait pas être facile de le détendre après ce houleux coup de fil. Il a balancé le portable qui s’est littéralement fracassé sur la porte des toilettes. L’image que si la porte eut été ouverte, et qu’il s’en fut directement tombé dans la cuvette des chiottes me fit sourire. Ce fut une mauvaise idée. A la vue de mon rictus, et au lieu de la symbolique poignée de main, il me lâcha assez sèchement :

 - Quelque chose dans mes propos vous fait sourire ? Dois-je y voir un jugement péjoratif quant à ma façon d’agir ? Eh bien monsieur le malin, répondez !

Putain ! J’étais cloué. Tout mon petit scénario d’une journée formidable prenait la poudre d’escampette.


- Je m’excuse monsieur le Baron, pardon… monsieur Baron, je ne voulais pas vous offenser…

-
C’est fait ! Et puis c’est un peu facile de s’excuser après avoir manqué de respect, vous ne trouvez pas ? Et vous, on ne vous a pas appris à attendre à l’extérieur avant d’entrer dans une loge ? Il venait de s’en prendre à la jolie Caro.

- C’est que… Vous ne téléphoniez pas, quand… Excusez-moi, monsieur, vous avez raison.

-
Vous me faites un beau couple tous les deux, j’espère que vous ne reflétez pas le reste de l’équipe, parce que sinon, il ne faudra pas compter sur moi. Inutile de vous dire que tout cela me semble partir d’un mauvais pied… Au lieu de rester là, mademoiselle, à ne rien faire, ramassez plutôt mon portable, et puis faites-moi le plaisir de m’appeler Bleman, je veux voir avec lui un certain nombre de choses avant que le tournage commence…

Je m’étais accroupi discrètement pour récupérer une partie du téléphone. Celle-ci était venue mourir tout près de mon pied gauche, et je ne sais pourquoi, lors de l’altercation de monsieur Baron, j’avais reculé, écrasant de tout mon poids cette portion du combiné. Ce geste venait de rendre à néant tout espoir de se servir à nouveau de l’objet. Les pièces de plastique gisaient dans ma main droite ouverte à l’attention de la jeune fille. Ses yeux s’assombrirent à la vue des débris qu’accompagnait la petite puce magique, véritable sésame du show-business. Nul besoin de sortir d’une grande école pour présager le fort mécontentement dont allait être atteint le sieur Baron. Bravant le danger, tel un vaillant chevalier, je refusais de verser le contenu de ma main dans celle de la pauvre Caroline, qui après tout n’y était pour rien. Je m’avançais solennellement vers le propriétaire du défunt téléphone.

- J’ai bien peur que votre appareil n’ait rendu l’âme lui dis-je en tendant mon bras vers lui. Il m’observa consterné.

- Merde ! Merde ! Merde ! lâcha-t-il sur le même ton en articulant magnifiquement comme il a l’habitude de le faire lorsqu’il interprète ses personnages.

- Je peux vous passer mon appareil, si vous le souhaitez, votre puce à l’air de ne pas être en vrac et à priori il n’y a aucune raison pour que cela ne fonctionne pas.

 

C’est vrai qu’il était tôt, qu’il n’était pas maquillé, qu’il venait de subir d’incontestables désagréments ; son visage était blanc. Ce blanc qui inquiète les mamans lorsque leurs enfants présentent ce teint blafard.

- Vous inquiétez pas, lui dis-je… Je vais… Et joignant les gestes à la parole, je m’attelais à insérer sa puce dans mon appareil. Il restait silencieux observant mes manipulations. Après tout, il ne m’avait pas vu marcher du pied gauche sur son portable. De ce fait, je me trouvais même assez sympathique de chercher à réparer un téléphone qu’il avait délibérément jeté à travers le mobil-home. Ce n’est jamais très bon pour un téléphone de voyager seul à travers une pièce. Ma timidité face à ce monstre du cinéma s’effaçait peu à peu. Je lui expliquais combien de fois j’avais procédé de la sorte et que là… bizarrement… je ne comprenais pas… pourquoi… aujourd’hui… je n’arrivais pas… à ôter… la… languette…  

Elle s’échappa d’un coup. Fier comme un paon, j’allais chercher satisfaction dans le regard de la charmante assistante. Je fus très surpris de découvrir ses sourcils courroucés et plus encore de la voir se précipiter vers Gérard Baron. Il y a des jours comme ça où tout vous échappe. Je venais d’éborgner la vedette du box-office avec le morceau de plastique rebelle.

 Je ne donnais plus très cher de ma peau sur ce tournage en l’entendant maugréer. Je me dirigeais, vaincu par la malchance vers la porte de sortie. J’espérais que l’on me retienne ; cette idée est restée vaine.

 

La température extérieure était montée depuis mon insertion dans la loge climatisée. Alors, comme pour reprendre le fil de ma vie, je me suis dirigé vers le coin café. J’y étais presque quand mon portable se mit à faire parler lui. Négligemment, j’approchais de mon oreille l’objet de la discorde. Une voix féminine s’aventura jusqu’à mes tympans. Elle cherchait à joindre un certain Gérard et malgré l’envie de converser avec elle, du fait de son agréable timbre vocal mêlé de tendres trémolos gutturaux, je me suis résigné à lui faire part de l’erreur de numéro qu’elle venait de faire. Elle fut un peu lourde sur ce coup-là, car elle s’entêta, maintes fois, à s’obstiner sur mon numéro, demandant inlassablement ce fameux Gérard que je n’étais manifestement pas. Elle fit une trêve de quelques minutes, le temps de me servir, enfin, ce petit café tant attendu, et cela, en compagnie de mon assistante préférée venue chercher de la caféine pour son Baron.


- Je vous dis que je ne suis pas Gérard, vous aurez beau appeler toute la journée, je ne pourrais rien faire pour vous… Je ne suis pas Géraaaard !

Et je lui raccrochais au nez une nouvelle fois, malgré les larmes qu’elle semblait verser d’incompréhension. Je fis part de mon désagrément à la jolie frimousse et eus face à moi une sorte de scène « de déjà vu ». Ses yeux étaient effarés. Il faut dire qu’elle avait en face d’elle, un sacré connard. Moi en l’occurrence. Je venais de raccrocher au nez de Carole Wagram, la fiancée de Gérard Baron. J’avais oublié la puce !

Sans un mot, je tendis mon portable au joli petit minois qui plus vite que la lumière prit le chemin de la loge. Sans le café. Un temps très court s’écoula et la voix exacerbée de monsieur Baron résonna de colère. Je ne savais que faire de moi. Sinon prendre la résolution de m’asseoir à nouveau sur ce plot anodin, et me faire oublier jusqu’à être appelé pour tourner la scène 3. Ce que je fis.

Près de trois heures passèrent. Durant lesquelles, docteur, maquilleuses, assistants, réalisateur, Carole Wagram m’étaient passés devant sans me prêter la moindre attention. Mensonge. Le réalisateur m’accorda deux minutes pour me dire qu’à la prochaine bévue de ma part s’en était fait de ma présence sur ce film. Et que je pouvais remercier vivement monsieur Baron de n’avoir pas céder à la tentation de me foutre à la porte. Sur ce, on me laissa me morfondre sur ces actes manqués qui ont jalonné ma matinée. À force de patience, je fus appelé pour travailler.

Gérard Baron sortit également de sa caravane, lunettes noires sur le nez. Cela collait au personnage. C’est quand il les a ôtées pour converser avec le réalisateur que j’ai constaté la gravité des dégâts, et comme je n’avais pas eu l’occasion de m’excuser, je m’empressai de les lui présenter. Je fus ravi de constater qu’il les accepta sans me tenir rigueur pour toute cette maladresse. Il plaisanta même au sujet des appels de Madame Wagram. Celle-ci inquiète de ces soi-disant faux numéros avait décidé de venir sur le plateau se rendre compte par elle-même du silence de M. Baron. Du coup et dans un certain sens, un peu grâce à moi, ces deux-là sont à nouveau ensemble. Disons que rien ne m’interdisait d’y penser. Constatant que tout s’arrangeait pour moi comme dans le meilleur des mondes, je tentais une approche vers celle dont j’aurais bien aimé croquer un morceau, j’ai nommé la jolie Caro.

Elle même paraissait détendue et ne fut pas avare de rires moqueurs en remémorant toutes les péripéties que j’avais fait endurer au Gégé national. Hilare, elle était hilare. Et comme le dit le vieil adage, femme qui rit a déjà un pied dans ton lit. J’étais chaud.

La scène 3 consistait à ce qu’un monsieur « comme tout le monde » vienne percuter, par inadvertance, le personnage de Joe Visconti, un dangereux gangster. Ce dernier venant de cambrioler une banque préfèrera ne rien dire à ce monsieur « quelconque » afin de ne point attirer l’attention de la foule et surtout des policiers en faction non loin de la scène.

Je devais partir du coin de la rue et marcher d’un bon pas. Monsieur Baron loupa deux fois son entrée, ou plutôt sa sortie, et nous n’arrivions pas à nous bousculer véritablement. M. Bleman, le réalisateur vint me voir.

- Ecoute, le secret pour que la scène soit réussie, réside dans le fait que l’un de vous deux doit tendre l’oreille sur le bruit des pas de l’autre, ainsi tu pourras accélérer ou non tes enjambées. La collision se doit d’être d’une vérité implacable. Sinon, elle ne fonctionnera pas.

- Je comprends, allons-y, répondis-je comme un vieux briscard.

L’accrochage fut synchro, mais le reste insignifiant. J’étais tellement attentionné sur ses pas que j’en oubliais le reste : ma seule et unique réplique ! De plus, j’étais mou aux dires de Bleman. Du punch bordel ! avait-il crié à mon intention. Je bouillais de honte en voyant au loin la belle Caro entourée de techniciens tout sourires. Se moquaient-ils de moi ? Qu’importe, ils allaient être étonnés dans très peu de temps.

- Moteur ! Action !

Je marche. J’avance vers la porte cochère. Les pas de Baron résonnent au loin, je ralentis, ils se rapprochent, j’accélère franchement, le voilà qui sort, je l’emplafonne de plein fouet, il trébuche. Me souvenant des recommandations demandant du punch, je me lâche. Je lui administre d’abord une méchante baffe. Ses lunettes s’en vont valdinguer hors cadre…

- Coupez !

Je le prends par la cravate et malgré ses yeux qui me demandent pardon, j’en oublie pas moins qu’il est un dangereux gangster et je lui flanque un coup de tête qui lui éclate le nez…

- Coupez ! C’est, coupez ! Non, mais arrêtez-moi cet abruti !


Puisqu’il est à genoux devant moi, je n’ai qu’à en remonter un des deux miens pour lui claquer le menton tel un bon uppercut final. Le corps de Visconti s’écroula tel un cheval mort à mes pieds. Là, d’un calme olympien, je prononçais très perceptiblement…

- Vous ne pouvez vraiment pas faire attention ! 

Depuis, je ne joue plus la comédie. Une fois par an, toutefois, avec mes autres camarades de cellule, nous montons et jouons une pièce pour les autres malades. Quand j’irais mieux, les médecins me l’ont promis, nous en donnerons une en hommage à Gérard Baron. 

Par Salaun - Publié dans : Nouvelles
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Samedi 22 septembre 2007 6 22 /09 /Sep /2007 13:10

J’étais par forte supplication parvenu à mes fins. L’incroyable métamorphose avait eu lieu. Terriblement éprouvante. Heureux d’être à présent à son image, le stratagème que j’avais entamé s’annonçait toutefois des plus laborieux. Je jouais une partie serrée avec le plus sournois des adversaires. Épuisé, je me suis allongé sur son lit.

J’ai été réveillé en sursaut. En sursaut et en nage. La superposition de deux images a troublé mon sommeil. Celle de Marguerite dans un premier temps. Puis, plus surprenante, celle d’une église. Marguerite est ma petite amie. Elle est comédienne et formidablement belle. Ce n’est pas objectif pour un sou. Sauf, que je tressaille à la moindre pensée évoquant ce brin de fille.

La sonnerie du téléphone a chassé le silence de l’appartement. Je ne décroche pas, persuadé de connaître le motif de cette appel. Le répondeur se déclenche. Une voix inconnue me brûle la cervelle par ses propos. Ma douce, ma colombe, n’est plus. Le cœur de Marguerite s’est éteint d’une balle en pleine poitrine à vingt-trois heures cinq. Fin de communication ; enfin, juste après, une invitation à venir reconnaître le corps demain dès l’aube.

Le silence de l’appartement me bouleverse. Je me lève comme pour fuir ce que je viens d’apprendre allongé. La souffrance persiste. Elle est ancrée en moi pour les heures qui me sont imparties. Je veux déjà sortir de cette peau qui me recouvre et en laquelle résonne cette terrible nouvelle. De l’eau. De l’eau froide pourrait peut-être me sortir de cette torpeur ? Je me dirige comme un aveugle, les mains jetées en avant. Je n’ai pas de repères. Je ne connais rien à rien. Un sens inné me dirige et bannit mes inconnaissances. J’entre sous la douche, j’y attends un miracle par le biais du liquide glacial, celui-ci n’arrive pas. J’ai mal de la savoir froide. Je sors frigorifié et me recouvre la tête d’une serviette éponge. Sa serviette éponge ; emplie de son parfum. Il s’immisce en moi et ravive les souvenirs en cette parcelle de cerveau fraîchement valide. Elle apparaît souriante. Belle à croquer. J’envie les vers qui vont bientôt s’en donner à cœur joie. La douleur me terrasse et me déchire en deux. Couché sur le carrelage, je ne meurs pas. Mes premières larmes s’échappent de mon corps jusqu’au matin.

Je ne sais d’où me vient cette force qui me permet de te survivre ? Quelle est donc cette petite partie de nous, qui nous tient en vie lors de ces décisives séparations ? Pourquoi ne pas s’éteindre implicitement puisque l’autre part ? Pourquoi ces questions alors que tout cela n’est qu’avatar ?

Qu’il est horrible ce petit homme velu qui me précède dans les couloirs de la morgue. Qu’il est horrible ce dernier rendez-vous avec toi, mon amour. Qu’il est horrible d’avoir peur de revoir ton visage et le comble d’avoir peur de pouvoir enfin de te toucher.

Le petit homme ralentit le pas, signifiant de la sorte que nous sommes arrivés. Une légère buée s’échappe de sa bouche attestant de la fraîcheur du lieu. La pièce est ornée de coffres métalliques avec en son centre une table, où tu reposes.

- « Chérie, j’espère que tout va se passer selon mes prières ».

Je freine le bras du petit homme, l’empêchant de soulever la toile de lin qui te recouvre. En ma présence, je ne tolérerais pas une seule main sur toi. Je lui demande gentiment de me laisser ; il refuse, invoquant je ne sais quelles théories sur les chocs émotionnels pouvant survenir à la vue d’un être cher ; j’insiste du regard afin qu’il s’éloigne ; profil bas, il tourne les talons.

Que tu es belle ! Le maquillage de Bérénice encore présent sur ton visage, a, d’après les rumeurs fait pâlir la faucheuse de jalousie. Je n’en suis pas étonné. J’aimerais tant encore réfléchir tes jolis traits.

Tous ces sourires heureux dont tu me gratifiais, ont maintes fois alimenté mes rêves. J’inventais des décors féeriques dans lesquels tu te réfléchissais dansante, parée de somptueux costumes créés spécialement pour toi.

A présent, écroulé de douleur près de ton corps froid, je me souviens. Il avait tout vu, alors que je pensais avoir été d’une discrétion absolue. Il était donc inévitable de lui échapper. Echappe t-on au malin, quand on intercède là où il ne nous est point permis de le faire ? Juste refléter la vérité, je me devais... Ô mon amour, je te demande pardon.

Avais-je raison de me laisser séduire par cette pensée romantique de pouvoir t’arracher à ton funeste destin ? Pourquoi ? Pourquoi as-tu ouvert ta porte ce matin là ?

J’ai commencé alors à l’implorer, lui.

Toi, intermittente du spectacle, tu aspirais à un scénario comme celui-là. Le téléphone avait sonné, c’était ton agent, tu venais de décrocher haut la main le rôle de Bérénice. Tu as hurlé de joie en raccrochant le combiné. Dès lors, il te fallait le dire à quelqu’un, le partager avec une amie. Ta voisine fera l’affaire ai-je lu dans tes yeux avant que tu n’ouvres cette maudite porte.

Sur le palier, sortant de chez celle à qui tu comptais confier ta joie, un homme. Il s’est enfoncé brièvement dans la cage d’escalier. Sournoisement même. Tous deux, nous l’avons vu. C’était avant ma transformation, je ne pouvais donc rien te dire. Toi, au comble de la joie, tu en as déduit que ta camarade n’était point disponible pour le moment et tu as refermé la porte. Cette maudite porte.

Tu as passé une multitude d’appels téléphoniques t’éloignant de la petite scène qui venait de se jouer sur ton palier. C’est là , qu’instinctivement, j’ai commencé à l’implorer. Le danger, qui s’était échappé de votre entrecroisement de regards, je l’avais perçu. Il était dès lors judicieux de l’implorer. La perception de ta fin proche a provoqué en moi un sentiment d’amour incommensurable.

Tu as commencé les répétitions. Tu partais tôt, tu rentrais tard. L’air de la cage d’escalier devenait pestilentiel. La découverte du corps décomposé de ta voisine en a suivi. Sentant le péril augmenter, je l’implorais plus intensément.

La police est venue t’interroger au théâtre. Sans songer à mal, tu leur as dit ce que tu savais. En l’occurrence, qu’un jour de la semaine dernière, tu avais vu un homme sortir de chez elle. Pas vieux, presque beau. Tu étais, ce jour-là,  si euphorique, que ton bonheur a déteint sur tes idées. Tu as pensé que ce devait être son petit amoureux et qu’il préférait s’échapper discrètement, et qu’elle et toi en discuteriez un de ces jours. Le plus important étant à ce moment précis de communiquer ta joie au monde entier. Ta joie, pas celle d’une autre.

Mes tractations avec lui ont commencé quand les journaux ont relaté l’affaire du meurtre de ta voisine. Dans un de ces articles, il était fait mention qu’une personne avait vu l’homme, certainement le tueur, et qu’une description précise était en la possession des enquêteurs. La bêtise du journaliste était énorme.

*    *  

J’acceptais les termes de son contrat et relâchais
l’âme que je tenais prisonnière depuis si longtemps.

Métamorphose faite, me voici donc homme. Mes premières sensations m’ont littéralement bouleversé. L’oxygène m’a tout d’abord brûlé atrocement les poumons, j’ai hurlé, puis instinctivement, comme un nouveau né, j’ai respiré. La tête m’en a tourné. Je n’ai pas pu voir mon visage comme je l’eusse souhaité à ce moment, et pour cause. Mon ancienne apparence était fractionnée sur le sol de l’entrée en une centaine de milliers de morceaux tranchants obstinés à réfléchir la moindre source lumineuse. Mon cadre doré à l’or fin autour de mon cou, comme un énorme joug, devait me donner un air bien drolatique. De surcroît, j’étais nu.

Le contrat stipulait que je pouvais prendre forme humaine, que je serais âgé de trente ans, comme toi, à la condition sine qua non, de relâcher l’âme du comte D’Abrusquy. Cet aristocrate avait tué devant moi, alors miroir, il y a un peu plus d’un siècle, sa femme, accusée à tort d’adultère. Je n’avais rien pu faire sinon réfléchir cette monstrueuse scène macabre à l’identique. Indubitablement, la folie possédait monsieur le comte, et de ce fait, il n’écoutait plus personne. C’est ainsi que je dus subir la vision sanglante des trois assassinats qu’il commit à la suite de celui de son épouse ;  le majordome, le cuisinier et l’espiègle Valentine.

Je ne serais jamais intervenu, si je n’avais lu dans les yeux de monsieur le comte, la volonté de tuer son fils, Théodore, âgé de trois ans, qu’il croyait, également à tort, être un enfant illégitime.

Qu’ai-je imploré à cette époque ? Je ne le sais pas. J’ai souvenance d’avoir senti une formidable chaleur, quasiment identique à celle qui avait permis ma confection à la fin du XVIIIème siècle. Puis, plus rien. Sinon, la vision du corps sans vie de monsieur le comte étendu au pied du mur où j’étais suspendu.

Depuis ce triste événement, j’ai passé un nombre incalculable d’années dans des demeures insignifiantes de la petite bourgeoisie. Je serais bien incapable de me souvenir de quelques moments intéressants tant la vie de ces gens était triste. De temps à autre, tout de même, de jolies femmes de ménage se faisaient courtiser par de jeunes adolescents avides de découvrir les choses de l’amour. Certaines compatissaient et déniaisaient leurs élèves devant moi. Alors que je réfléchissais scrupuleusement leurs ébats, je sentais en moi hurler de douleur l’âme folle de monsieur le comte D’Abrusquy.

Et puis, des années après, de tes mains délicates, tu as ôté l’épaisse poussière qui me recouvrait. Tu n’as même pas cherché à négocier le prix exorbitant que t’annonçait le vieux brocanteur. Tu m’as emmené illico, sachant déjà où tu voulais que je mire. Dans l’entrée de ton appartement. Oui, dans ton entrée, face à cette maudite porte.

*    *

Relater ces souvenirs à peine dans la peau d’un homme m’est pénible. J’y vois une sorte de rapide synthèse des maux que l’humain doit gérer au cours de sa vie. De ceux-ci, la peur est certainement la plus caractéristique. Elle vous prend à la gorge, vous assèche le gosier, brutalise votre rythme cardiaque, mais ne résout en aucun cas le problème à votre place.

J’ai passé ton peignoir blanc. Je me suis allongé sur ton lit. C’était avant ce fatidique coup de fil. En retard sur leur conspiration, je pensais en être à songer calmement à la façon dont j’allais procéder pour te dire qui je suis. J’étais confiant  en m’endormant.

J’ai été réveillé en sursaut. En sursaut et en nage. La superposition de deux images a troublé mon paisible sommeil. Ton doux visage dans un premier temps. Puis, plus surprenante, celle d’une église. Le clocher de cette église se dessine plus précisément à mon esprit. Il y a des tâches d’ombres au niveau des ouvertures d’où s’échappe le son tintinnabulant des énormes cloches de fonte. A y regarder de plus près, il me semble, dans cette obscurité, entr’apercevoir une forme humaine. Cette forme est singulière. Cette forme ne m’est pas inconnue…

*    *

J’ai froid. Je suis assis à même le carrelage de la chambre mortuaire. Adossé à la table où tu reposes à jamais. Je me ressaisis et me lève, j’ai dû perdre connaissance. Le petit homme velu avait raison. Où est-il ? Là, au fond de la pièce, le voici qui se retourne. C’est lui. Je le reconnais. C’est l’homme du clocher. C’est l’homme qui tire sur toi une balle en pleine poitrine parce que tu as vu celui qu’il ne te fallait pas voir en ouvrant cette maudite porte. Un bruit de pas résonne. L’arrivée d’un nouvel intervenant est imminente.

La partie en est à son point le plus culminant…

Ma surprise est totale et indescriptible tant elle oscille entre la terreur et la joie. Monsieur le comte en personne s’approche de moi. Il n’a pas changé. Je reconnais également l’épée qu’il tient dans la main gauche. Oui, monsieur le comte est gaucher. Quant à l’épée, c’est celle qui était fixée au-dessus de la cheminée, entrecroisée avec une autre, dans la salle de réception du château D’Abrusquy. Sans un mot – Non, Monsieur ne se serait jamais abaissé à discuter avec un ancien miroir, fut-il celui qui a été le témoin de son jadis horrible massacre.

Ainsi, sans un mot donc, il me transperça le cœur.

Ce cœur, si jeune, dont je venais d’être affublé par l’intermédiaire du diable en personne.

La partie s’achevait et je gagnais.

Le malin s’aperçut de mon stratagème en lisant sur mon visage le rayonnant sourire que je lui adressais, heureux de l’avoir battu sur son propre terrain.

Je mourais certes, mais je mourais humain.

De mécontentement, il pulvérisa monsieur le comte qui éclaboussa, de ses viscères, le malheureux petit homme velu qui lui-même succomba de peur suite au spectacle qu’il venait de voir.

Ma divine prière était sur le point d’être exaucée. J’allais dans quelques instants te retrouver et te dire combien je t’aime. Toi et moi unis dans la même évanescence légère pour l’éternité.

Quant à la faucheuse, je l’ai consolée en la croisant, car malgré ses charmes indéniables, elle ne s’était toujours pas remise de ton passage.

Par Salaun - Publié dans : Nouvelles
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Mardi 10 juillet 2007 2 10 /07 /Juil /2007 10:48
  C’était un peu comme ce que renvoie le miroir déformant d’une fête foraine. Plus le visage féminin devenait noir, plus le faciès masculin devenait rouge. Sous la strangulation virile, plus le sourire de la femme s’estompait comme un vieux souvenir, plus le rictus de l’homme profilait un juvénile plaisir.

Pourtant, le salon respirait le bien être et la quiétude ; cossu à souhait, nous étions dans le beau monde. La dame à l’aube de rendre l’âme n’est autre que la grande comédienne Carole Wagram. Le jeune homme sur le point de lui ôter la vie est quant à lui, le fils d’une non moins célèbre actrice, Michèle Maréchal.

- « Vous n’aurez, de votre néanmoins magnifique carrière, jamais été aussi talentueuse, aussi vrai. Je ne sais comment vous remercier de participer à mon œuvre. Maman serait si fière de moi, si elle voyait qu’elle distribution honore mon film. Mais, je me laisse aller… je mettrai du son sur ces bavardages puérils, se sera magnifique croyez-moi, allez ma belle, ma douce, encore un effort… »

Il insuffla à ses doigts une pression supplémentaire. La langue sortit de la bouche de l’artiste comme un pantin de sa boîte ; l’organe qui avait déclamé tant de beaux vers jadis, était à présent réduit au silence ad vitam eternam. Il fit glisser doucement ses mains de la gorge au bas-ventre de la tragédienne. Il s’enhardissait dans ses caresses ; soulevait la belle étoffe et entrait en contact avec les parties intimes de ce corps sans vie. Sa respiration de plus en plus forte trahissait une jubilation bestiale. Son pantalon et son caleçon tombèrent sur ses chaussures ; puis il pénétra sans apitoiement cette chair abandonnée. Il mordit jusqu’au sang son poing pour ne point hurler son bonheur, et la vision des gouttes vermeilles qui maculaient les cuisses blanches accentuait encore son excitation. Son corps ondulait sensuellement comme jamais il ne se le permettait, autrement que dans ces situations macabres. Il assaillait sa proie le plus lentement possible, repoussant la jouissance à l’extrême. Quand finalement tout ses sens s’unirent pour l’ultime jaillissement, il se raidit comme un madrier, s’arc-bouta au gré des spasmes incontrôlables et s’écroula sur sa victime dans cette petite mort qui suit l’acte d’amour, enfin, comme l'expriment si bien les poètes.

Avec un flegme sans faille, il se remit dans ses vêtements comme de ses émotions. Il se dirigea directement vers la caméra qui avait enregistré toute la scène et appuya sur le bouton rouge. L’appareil se mit hors tension. Il la désolidarisa du pied sur lequel elle était fixée. Le tout fut soigneusement rangé dans une mallette prévue à cet effet. Sur le point de quitter les lieux, il vint près de cette masse sans âme qu’il venait d’aimer et approcha sa bouche de l’oreille à jamais sourde.

- « Si vous voyez maman, dites-lui, que j’ai bien changé depuis son départ. Dites-lui que grâce à elle, je sais comment ne plus avoir peur des femmes… Et puis, si vous n’êtes pas trop coquette, dites-lui également que nous avons joué ensemble une des plus belles scènes de votre répertoire et surtout combien, ô combien, nous nous y sommes aimés ».

Il huma ce corps inerte comme un animal, et ne put s’empêcher, à la vue de son sang sur les froides cuisses pâles, d’y tremper son index qu’il porta ensuite à sa bouche. Sur ce, il sortit aussi discrètement qu’il était entré. Dans la rue, il ne ressemblait à rien dans son costume gris. Il était petit, malingre, la chevelure rebelle, sans charisme aucun. C’était d’ailleurs les paroles qu’employait à son endroit la personne qui le connaissait le plus : sa défunte mère.
Il nous est impossible de choisir notre lieu de naissance et moins encore le milieu social de notre famille d’accueil. Lucien Maréchal naquit pourtant dans un univers des plus plébiscités, le milieu artistique. Doté d’un physique et d’une grâce singulière, sa mère était de toutes les grandes affiches théâtrales et cinématographiques. Elle était également de toutes les réceptions mondaines, parfois même - sacre suprême -, données en son honneur. Son talent fut récompensé maintes fois par les prix les plus prestigieux de la profession. Elle était une star.

Le père de Lucien est plus difficile à décrire. Alors, qu’elle était débutante et qu’elle cherchait à montrer sont talent, un directeur de théâtre sans scrupule et ô combien commun obtint violemment ses faveurs. Elle en fut grosse pour l’unique fois de sa vie.
Après avoir dissimulé sa grossesse, le père n’en sut jamais rien, elle partit accoucher en Angleterre sous un nom d’emprunt. Ses mœurs, sa conscience lui interdisait d’attenter aux jours du nourrisson.
Alors, comment aimer cet être non désiré ? Comment poursuivre une carrière artistique avec ce rejeton dans les pattes ?
En le repoussant, sans arrêt ! Peut-être eut-il été préférable pour tout le monde de l’abandonner à son sort au travers d’une famille adoptive qui aurait pu alors connaître le bonheur d’avoir un enfant et ainsi faire celui de Lucien. Mais, c’était sans compter cette peur qui lui tiraillait les entrailles. Cette superstition qui aurait pu s’abattre sur elle si elle manquait à ses devoirs de mère. Elle prit cela comme une épreuve qu’il fallait surmonter, afin d’arriver au sommet tant convoité. Il ne faisait donc pas partie de sa vie, mais de ses bagages.

Lorsqu’on découvrit ce nouveau-né dans sa loge, elle s’empressa de couper court à toutes félicitations et inventa une toute autre histoire.

- « Non, non, cet enfant n’est pas mon fils, mais celui de ma sœur qui s’est tuée en Australie avec son mari dans un horrible accident, laissant ce petit orphelin seul au monde. Que voulez-vous, je n’ai pas pu résister. Qu’auriez-vous fait à ma place… ? »

Son cachet fut doublé. La presse s’empara de cette information et la toute jeune actrice fut auréolée pour sa bonté. Le théâtre dans lequelle elle jouait une pièce moyenne, fit salle comble quasiment du jour au lendemain. Elle était belle et jeune, talentueuse et capable d’offrir de sa personne ; il n’en faut pas plus pour entrer dans le cœur des gens.

Le rôle qui la consacra fut à s’y méprendre bien proche de cette affabulation qu’elle avait créée de toute pièce. Elle eut l’humilité de ne point demander de droit d’auteur, mais combien de fois elle y songea. Elle arrachait les larmes par son talent indéniable, et par cette histoire à vous fendre le cœur, le public fut conquis. Le petit Lucien avait à peine deux ans quand sa maman reçut de ses pairs le trophée la consacrant meilleur espoir féminin.
Lui, avait l’interdiction totale de la nommer ainsi, ce fut le sobriquet de « Macha » qui fut choisi ; en référence à l’héroïne de Tchekhov. Ainsi, quelques années plus tard, Lucien entreprit de faire un dessin pour fêter l’anniversaire de sa « Macha ». Il offrit son cadeau à une heure avancée de la nuit, une fois qu’il lui était permis d’approcher cette femme merveilleuse sans la compromettre. Elle était assise à sa coiffeuse, elle prit la feuille pliée en deux et l’ouvrit. Les traits de crayons maladroits représentaient deux personnes, une grande et une plus petite, une inscription encore plus gauche disait : Lucien et maman. Il reçut sa première gifle.
La jeune fille au pair qui s’occupait de l’enfant fut réveillée par les sanglots de ce dernier. Elle se leva et se renseigna auprès du petit afin de connaître la cause de son chagrin. Elle crut à un malentendu et entreprit de réconcilier Lucien et la comédienne avant de le coucher. Elle fut renvoyée sur le champ. Accusée d’avoir prédisposé l’enfant à cet enfantillage funeste. Elle ne pouvait être la mère de cet enfant puisqu’il était celui de sa sœur atrocement morte jeune.

- « Pourquoi prenez-vous plaisir à remuer le couteau dans la plaie ? N’êtes-vous pas payée pour pallier à ces débordements ? Croyez-vous qu’ainsi vous faites son éducation et son bonheur ?»

Quel talent ! Quelle tragédienne ! La jeune fille quitta la place, les yeux pleins de larmes. Le gamin complètement perdu et sensible à ces hurlements redoubla ses gémissements, mal lui en prit. Il reçut sa première raclée.

Depuis ce jour, la croissance de l’enfant fut problématique. Maux de tête et maux de ventre ne cessèrent de l’accabler au fil des ans. L’actrice de plus en plus célèbre ne reculait devant aucune dépense et faisait défiler les meilleurs médecins dans le seul but de faire taire les jérémiades de cette plaie vivante. Tous, sans se concerter pronostiquaient un mal être psychique qu’ils n’étaient pas en mesure de soigner eux-mêmes. Dans la quinzième année de Lucien, un généraliste devenu un habitué des lieux s’aventura…

- « C’est d’un psychiatre, madame Maréchal dont a besoin votre neveu. Je peux si vous le souhaitez vous donner deux ou trois noms, mais je suis sûr que vous devez connaître personnellement les meilleurs.
- Effectivement, j’en connais d’illustres, tout comme vous d’ailleurs, cher ami, vous l’êtes dans votre domaine. Je vous remercie d’avoir bien voulu vous donner la peine de passer toutes ces fois au chevet de mon neveu. Lucien dit au revoir au docteur…
- Au… au revoir, doc… docteur »

Le généraliste sortit de l’élégant appartement du seizième arrondissement avec le pressentiment qu’il n’y remettrait plus les pieds. Michèle Maréchal se dirigea vers le bar du salon et se servit un grand verre d’alcool, alors que Lucien s’apprêtait à regagner sa chambre.

- « Attends un peu, toi ! Elle se dirigea vers lui et lui administra une gifle magistrale. Qu’est-ce que tu crois ? Que je vais prendre le risque qu’un psychiatre - qui va me coûter les yeux de la tête - remonte la filière et découvre le pot aux roses ? Je n’en ai rien à faire, moi, que tu souffres. Le fait que tu sois débile ou malheureux, ne m’intéresse pas. Je suis déjà bien gentille de te nourrir et de t’offrir un toit et quel toit n’est-ce pas ? Et c’est comme ça que tu me remercies ?
- Je… je…
- Tu n’as vraiment rien pour toi mon pauvre. Avec ta gueule, j’aurais pu faire de toi un assassin, ce ne sont pas les rôles d’ordure qui manquent dans le répertoire, mais même ça tu n’es pas fichu de le faire. Tu bafouilles sans cesse, tu n’es même pas capable d’aligner deux phrases sans bafouiller, tu m’exaspères, tu m’entends, tu m’exaspères ! »

Etait-ce le mélange de drogue et d’alcool auquel elle s’était accoutumée qui la poussa à cette extrémité ? Quoiqu’il en soit, c’est avec une rage encore jamais atteinte jusqu’à ce jour, qu’elle roua de coups le petit Lucien qui ne dut son salut qu’à l’arrêt cardiaque qui foudroya sa tortionnaire de mère. Elle avait tout juste trente-huit ans et son fils pour la première fois émit le mot « maman » sans recevoir une paire de gifles. Il en fut si surpris qu’il le prononça pendant de longues minutes : « Maman… maman… maman… maman… maman… » Il n’avait jamais eu l’autorisation non plus de la toucher, de lui caresser les cheveux et encore moins de l’embrasser. L’inertie toute récente de cette boule de nerfs encore chaude lui offrit cette possibilité. Il apposa bêtement ses mains une à une sur tout le corps, prenant bien soin d’observer à chaque apposition la réaction du visage, plus précisément les yeux de la défunte et de constater la docilité totale.
Il avait toujours vécu caché dans l’ombre de cette femme et aucune autre n’était entrée dans ce périmètre depuis le licenciement abrupt de cette jeune fille au pair. Ensuite, ce ne fut que des hommes qui tentèrent dans un premier temps de lui enseigner les notions rudimentaires de français et de mathématique. La plupart étaient choisis en fonction de leur physique et non de leurs aptitudes pédagogiques. Ils étaient remerciés dès que la maîtresse des lieux en était rassasiée. Lucien retombait alors brusquement dans sa solitude avant de se voir affublé d’un nouveau professeur de fortune.

De la sexualité, il ne savait pas grand-chose, si ce n’est les conclusions qu’il avait tirées des multiples gémissements qu’avait poussés cette femme étendue devant lui. Il savait très bien quelle partie de son anatomie était vouée à cette chose interdite et combien elle était source de représailles et de coups. Il se souvenait parfaitement de cette journée où il avait découvert l’érection alors qu’il prenait une douche. Il s’attardait, ce jour-là, plus que d’habitude sur ce membre qui lui procurait un plaisir nouveau. C’est le moment qu’elle choisit pour faire irruption dans la salle de bains et découvrir la scène. Elle s’emporta et l’extirpa de la cabine en l’injuriant des pires insultes. Il en oublia bons nombres, mais pas celles faisant allusions à ce père obscène dont il était sans aucun doute le digne fils.
Bien sur, comme tous les gamins, il eut de nombreuses occasions de se satisfaire solitairement, mais de ce jour, cette femme comme toutes les femmes lui inspirèrent une peur panique.

Il n’en revenait pas. Malgré toutes ses caresses, « Macha » se laissait faire. Son sang lui bouillonnait et bourdonnait dans ses tempes, son rythme cardiaque battait la chamade lui coupant le souffle ; il était atteint d’une irrésistible envie : lui ôter tous ses vêtements et ainsi découvrir sa nudité. Il prit tout son temps pour le faire, épiant continuellement la moindre réaction fut-elle infime. La chose faite, il considéra un long moment sans bouger cet objet de désir. Ses yeux se mirent à s’embuer, du revers de la main, il chercha rapidement à ne pas perdre de vue cet admirable spectacle, mais les larmes surgirent en masse et prirent le dessus. Il s’approcha d’elle doucement et la serra dans ses bras d’adolescent comprenant seulement l’irréversibilité des derniers évènements.

L’enterrement de Michèle Maréchal fut prestigieux. Les couvertures des magazines s’en donnèrent à cœur joie, tous pleurèrent la jeune femme au destin tragique et magnifique à la fois. Mourir jeune, pour un acteur ou une actrice, est du meilleur effet pour atteindre à la postérité. Jamais, les photos ne vous montreront le visage flétri par les années, et si votre entourage vous aimait vraiment, aucune vilenie ne sera dévoilée après votre mort. C’est ainsi que Michèle Maréchal est décédée d’une crise cardiaque, sans autres commentaires. Lucien, lui, fut conduit dans un établissement psychiatrique où il sera tenté de lui faire oublier le traumatisme qu’il a vécu en assistant à la mort de sa bonne et généreuse « Macha ». Une somme assez considérable fut versée à l’organisme médical afin qu’aucun journaliste ne puisse approcher l’enfant. Toutefois, il était convenu que son séjour en ces murs n’excéderait pas trois années, ce qui le mènerait à sa majorité.

Il fut d’une gentillesse exemplaire et ne présenta aucun trouble psychique, si ce n’est une soif inextinguible de se cultiver.
« On ne l’entendait pour ainsi dire jamais. Il a consacré la plus grande partie de son temps à étudier. Une somme faramineuse a été dépensée dans des livres ayant pour thème le théâtre et le cinéma. Evidemment, sa tante était présente dans certains, voir dans de nombreux ouvrages. Ses réactions nous ont contraint à supprimer toutes les photos la représentant avant de les lui donner. Dans un premier temps, il apposait ses mains sur ces clichés comme pour la caresser, puis ces caresses faisaient place à de brutales détériorations des dites photographies. Nous avons analysé ses comportements comme un refus d’avoir été séparé de cet être cher. C’est de toutes façons pour un gamin de son âge une réaction on ne peut plus normale. Il était assez simpliste de comprendre que sa tante était très proche de lui.
Non, vraiment, si son séjour n’avait pas été payé d’avance, et permettez-moi l’expression, assez grassement, cet enfant aurait pu sortir très rapidement. Notre tâche fut plutôt d’éviter qu’il soit en contact avec les autres. Comprenez… avec d’autres patients, plus… plus atteints, si vous voyez ce que je veux dire ? Enfin, pour synthétiser ma pensée et en finir sur le séjour de Lucien dans notre établissement ces trois années, permettez-moi à nouveau une expression toute personnelle : monsieur Maréchal a été un visiteur d’une discrétion exemplaire».

« …d’une discrétion exemplaire » nous dit le professeur Barbier à la sortie de Lucien Maréchal qui répondait aux journalistes toujours avides de sensationnel.
Mais n’avait-il pas appris depuis son plus jeune âge à passer le plus inaperçu possible, sous peine de sévices corporels. De cela, les journalistes n’en savaient rien ; les psychiatres non plus. Non pas que cela ne les eût intéressés, bien au contraire surenchérirais-je, mais ce fut une autre histoire.
Ces trois années passèrent donc à la vitesse de l’éclair. Toutefois, c’est en cette période d’internement qu’il enfanta son rêve de tourner un film, un film pas comme les autres, son film.

Financièrement, il fut assez surpris d’être l’unique héritier de la fortune de « Macha ». Les dernières paroles et autres scènes violentes de cette « grande actrice » résonnaient en lui profondément, et malgré les éloges que lui déversait l’agent artistique sur la soi-disant « bonne âme » qui avait toujours tout fait pour qu’il ne manque de rien, il avait sa propre version des choses. Surtout, bienfaits de l’isolement et du ressassement, il savait très bien qui était qui.
Cerise sur le gâteau, le voici propriétaire de l’appartement où nombre de ses malheureux souvenirs ont vu le jour. Et un soir, deux ou trois mois après avoir pris possession de ce logement, le téléphone qui était resté muet toute cette période, émit le son caractéristique pour lequel il est destiné. Lucien en eut presque peur, occupé comme il l’était à manipuler sa caméra qu’il chérissait comme la prunelle de ses yeux.
- « Oui ? »
- « Lucien ? Tu es Lucien Maréchal ? » lança la voix féminine dans le combiné.
- « Oui, c’est moi Lucien, et vous qui êtes-vous ? »
- « Je ne pense pas que tu te souviennes de moi. Je suis Catherine Dorval, j’étais une très bonne amie de ta tante. Moi, je me souviens très bien de toi. Tu avais souvent des bleus quand tu étais plus jeune, tu étais très intrépide me disait ta tante. T’es-tu calmé ou es-tu toujours aussi casse-cou ? J’aimerais beaucoup te voir, tu dois avoir changé. Tu dois être, j’en suis sûre un beau garçon, peut-être pourrais-je t’aider… ? Qu’en penses-tu, avait-elle lancé en respirant à peine.
- Je… oui… Je ne voudrais pas…
- Ecoute, je vois que tu es toujours aussi timide. Eh bien, c’est moi qui vais passer te voir, nous sommes mardi, disons vendredi soir. J’ai une projection à 20 heures, mais je m’éclipserai ensuite, à la longue leurs pince-fesses me fatiguent. Disons 23 heures, je serais si heureuse de pouvoir faire quelque chose pour toi. Si heureuse de poursuivre l’œuvre de ta tante… Allez, je t’embrasse et à vendredi, Lucien. »

La tonalité monotone remplaça l’afflux de paroles qui venait d’être déversé. Lucien demeura immobile, le combiné à la main, cherchant à comprendre ce qui venait de se passer. Puis, une pensée le fit réagir ; il raccrocha, se redressa en parlant à voix haute « A vendredi, oui, à vendredi ». Il se dirigea vers le mur recouvert de tous ces livres qu’il avait acquis ces dernières années. Il posa son index sur la tranche du premier livre de la seconde rangée, puis le promena jusqu’à trouver celui qui l’intéressait. Il parcourut l’ouvrage et trouva ce qu’il cherchait. Une photo de Catherine Dorval. Il resta immobile de longues heures comme ça devant ce portrait. Puis lorsque l’obscurité fut totale, il se leva pour éclairer la pièce. Il prit dans un tiroir du bureau, un grand cahier qu’il posa près du livre auquel il substitua la photo de sa future invitée.
Il repoussa le livre et ouvrit délicatement le cahier dans lequel d’autres photos d’actrices étaient collées. Il semblait embêté et pendant de longues heures encore, il tourna, retourna les pages, comme si aucune place ne pouvait être attribuée à ce nouveau cliché qu’il souhaitait pourtant insérer. La colère le prit et il déchira l’une des pages avec une énergique violence qu’il avait en vain cherché à contenir. Il froissa la feuille et la jeta dans la corbeille avec ces mots : « Je suis désolé, vous ne faites plus partie de mon film. C’est madame Dorval qui aura le rôle. »

Il était d’un calme olympien ce vendredi-là. Tout était en place. La caméra dans un coin du salon regardait de son œil froid la méridienne où il allait prier de s’asseoir sa convive. Il passa la journée à calculer l’éclairage, en ouvrant plus ou moins les lourds rideaux de velours framboise, puis réfléchit que tout cela ne servirait à rien puisqu’il ferait nuit. Il sourit de son impatience. Il installa deux projecteurs sur lesquels il plaça une gélatine de couleur ocre. L’ensemble commençait à ressembler à un studio de tournage, ce qui l'encourageait à braver sa peur.
Il sursauta quand l’interphone retentit. Il n’eut même pas le courage de parler, il enclencha spontanément l’ouverture de la porte de l’immeuble. Tout lui échappait, son cœur était à la limite de la tachycardie et sa bouche grandement desséchée. Il se précipita vers la cuisine remplir un grand verre d’eau qu’il lâcha de panique au coup de sonnette. Il ne savait quoi faire, ramasser, ouvrir, tout annuler, nouveau coup de sonnette, il ouvrit.
Catherine Dorval est ce qu’on appelle une belle femme. Une très jolie femme d’une quarantaine d’années. Elle portait la toilette à merveille. Et comme elle venait tout droit d’une soirée de gala, elle était ce soir-là particulièrement resplendissante. Toutefois, elle paraissait angoissée. Elle ôta son manteau et s’assit sur la méridienne que lui désignait Lucien. Il lui proposa du champagne, elle acquiesça sans vraiment réfléchir.
Très vite, elle le rejoignit dans la cuisine où il s’afférait à mettre des glaçons dans le seau prévu à cet effet.
- « Ne t’embête pas trop mon grand, j’accepte volontiers de boire une coupe, mais ne fais pas trop de chichi, je n’ai pas trop le cœur à ça. Je dois t’avouer que je suis venue ici pour une raison bien précise. Ne le prends pas mal, mais je suis terrorisée. Trois de mes amies… c’est affreux, je ne sais pas comment te le dire, toi qui as déjà tant souffert, mais… vois-tu nous formions avec ta tante et quelques autres comédiennes un groupe d’amies très proches… En ce qui concerne ta tante, tu le sais, il s’agissait d’un accident, d’un malheureux accident, certes, mais un accident tout de même. Je ne sais comment aborder les choses, mais… j’ai pensé qu’ici, peut-être, « Macha » aurait pu laisser quelque chose… La police est tellement lente…
- Vous voudriez savoir quoi exactement, vos amies sont mortes, c’est ça ?
- Oh, mon dieu, oui ! Elles ont été étranglées et…
- Et ?
- Abusées ! Le meurtrier a œuvré de la même façon pour les trois, ils les a étranglées et violées ensuite, mais pourquoi, pourquoi, pourquoi ? »

Ils s’étaient assis l’un et l’autre à leurs places respectives, elle face à la caméra, lui dos à celle-ci. Elle avait plongé son visage dans ses mains à l’évocation des crimes atroces. Lui, était allé appuyer sur le bouton rouge de la caméra. A son retour, il s’installa près d’elle.
- «Vous cherchez une piste pour débusquer cet homme et pour cela vous venez ici. Vous êtes…
- Je me suis dit que cela devait être quelqu’un que nous avons connu toutes les trois et peut-être va t-on savoir… peut-être l’aurions-nous humilié. Je te confesse que nous avons été en un certain temps un peu sévères avec les hommes. Mais de là à… Bref, je n’ai aucun document, aucune photo, ta tante, elle, conservait tout… peut-être, est-il sur l’une d’elles ou apparaît-il dans un journal intime, je ne sais. J’ai si peur…
- Moi aussi…
- Crois-tu que tu pourrais trouver cela pour moi ?
- …Moi aussi, j’ai très peur. Les femmes sont si…
- Je t’en serais éternellement reconnaissante, tu veux bien m’aider ?
- Vous ne m’écoutez pas.
- Je n’ai pas vraiment le temps, je suis passée en coup de vent pour te demander ce service, me le rendras-tu, c’est une question de vie ou de mort ?
- Si vous… Si vous m’embrassez, je veux bien.
- Pardon !
- Aucune femme ne s’intéresse à moi. Et puis, j’en ai si peur, alors peut-être que vous, maintenant que vous êtes là, vous pourriez… ?
- Ecoute, j’ai suffisamment de soucis en ce moment pour jouer les initiatrices. Je te demande un service des plus sérieux, en échange, je pourrais te présenter à quelques personnes d’influence, tu aimes le cinéma si j’en crois la décoration de la pièce. Ecoute petit, je sais que tu as subi un terrible choc à la mort de ta tante et que tu n’as pas eu de maman, mais si je peux… »

Il s’approchait de plus en plus, la contraignant à s’incliner sur le dossier du canapé, une fois coincée contre celui-ci, elle n’eut d’autre choix que de céder ou de se défendre, elle le gifla.
Il cessa sa progression et afficha une sorte de sourire bêta.

- « Excuse moi, mais tu l’as bien cherché. Je ne sais pas ce que tu avais en tête mais… que fais-tu, Lucien, non, je t’en prie ne fais pas l’idiot… ».

Il venait de se jeter sur elle les mains en avant. Il savait très précisément où placer ses doigts pour causer le maximum de douleur et ainsi empêcher la moindre rébellion.
Les teintes du visage de la belle Catherine oscillaient du rouge pâle au gris clair. Selon la force administrée sur le gosier, les yeux se convulsaient différemment. Lucien prenait un plaisir évident à varier la pression et à observer les variantes qu’il en résultaient sur le visage de l’actrice.
- «Qui est le maître à présent ? Qui a le pouvoir sur ta vie, sur ta mort ? Que peuvent les femmes pour toi en ce moment, hein, peux-tu me le dire ?
- Aaaah ! Je t’en supplie, je ferais… ce que tu me demandes, mais ne me tue pas, je t’en supplie…
- Si ce n’est pas beau ça, me faire supplier deux fois dans la même phrase par une femme de votre classe. Non, ma belle, c’en est fini pour toi, je veux juste prendre mon temps, car comme tu l’as si bien remarqué, nous sommes dans un décor, celui de mon film. Celui qui rachète vos fautes. Je tourne en ce moment même votre plus belle prestation chère amie ; comme je l’ai fait pour la belle Maurois, la sensuelle Monceau et la truculente Wagram. J’eusse tant souhaité que vous soyiez consentante et en même temps, je ne suis pas sur que cela eusse suffit à m’exciter convenablement. Vous n’êtes qu’hautaine, haineuse de tout ce qui ne se courbe pas devant vous, il n’y a que lorsque vous quittez votre corps magnifique de votre mauvaise conscience que… »

Elle tenta un dégagement qu’il contrecarra d’une petite contraction de ses doigts. Il parvenait en maîtrisant la pression à faire sortir légèrement ou plus franchement la langue de la bouche, celle-ci semblait de la sorte lui demander le baiser qu’elle avait refusé précédemment. Il tenait sa vie entre ses mains, et prenait un plaisir inouï à l’emmener à l’orée de la mort et à la ramener avec juste ce qu’il faut d’oxygène pour repousser un temps le trépas. Un peu comme le chat le fait avec une souris.

Il fut déçu de constater qu’elle n’avait pas eu la force de résister longtemps à ce petit jeu. Elle avait rendu l’âme sans qu’il ait décidé de l’instant. Cela le contraria fortement. Il se dégagea, et partit d’un pas hargneux vérifier le bon fonctionnement de la caméra. A travers l’œilleton, il fut satisfait de ce qu’il vit et se calma instantanément. Force lui était de constater qu’il restait encore quelques satisfactions à obtenir de cette enveloppe de chair. Il allait pouvoir caresser à plaisir ce corps obéissant, et il n’allait pas s’en priver. Il fut au comble de la joie en découvrant ses sous-vêtements d’une finesse exquise. Elle était encore plus belle à ses yeux morte que vivante. Cela était peut-être dû au fait qu’elle semblait plus détendue qu’à son arrivée. Aussi, il sentit l’ardeur rapidement monter en lui, il voulait la posséder, maintenant, et fit choir son pantalon et son caleçon sur ses chaussures. La chose lui parut plus laborieuse qu’avec ses précédentes partenaires, comme si ce corps refusait d’être souillé. La vision des hanches magnifiquement ornées d’un porte-jartelles des plus raffiné, la sensation agréable des bas nylons sous ses mains propulsèrent son rythme cardiaque à une cadence audacieuse. Il lui fallait respirer profondément pour ne pas succomber à tant d’adrénaline. C’était cette délicate situation cardiaque que le professeur Barbier avait tenté d’expliquer aux journalistes sans pour autant entrer dans les détails. Cette problématique avait déjà failli avoir raison de la vie de Lucien qui s’avérait avoir un cœur aussi fragile que sa mère. A la longue et sur les conseils des médecins, il avait appris à se calmer de ses émotions violentes sans traitement médicamenteux. Il lui fallait dans ces cas là prendre tout son temps, et surtout inspirer - expirer profondément, et cela passait. Mais là, la violence émotionnelle était due au plaisir qu’il allait savourer. Alors, il recula lentement son bassin, comme on arme le chien d’un revolver, les mains bien calées dans le creux de sa taille, il préparait son entrée. D’un coup brutal, il déchira les entrailles de son trophée.
De cette explosion, la victime revint à la vie, aspirant d’un bruit d’outre tombe l’oxygène qui lui manquait. D’un violent sursaut, elle releva son buste jusqu’à se trouver face à face avec son violeur.
Ce dernier pâlit comme un linge devant ce visage terrifiant et la bouche béante, il ne put prononcer qu’un seul mot avant de mourir de peur : " Maman ! ".
Par Salaun - Publié dans : Nouvelles
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Jeudi 5 juillet 2007 4 05 /07 /Juil /2007 14:45

C'est indéniablement Shakespeare qui a raison, le monde est un vaste théâtre où il fait bon se promener. Et le conseiller bancaire qui est face à moi est le clown le plus ridicule qu'il m'ait été permis de rencontrer. Dépourvu de capital sympathie, il en est pathétique d'incompréhension. "Mon prochain roman est celui qui va révolutionner le milieu littéraire" m'évertuais-je à lui faire entendre. "Laissez-moi un peu de temps, le livre en est à sa troisième semaine et mon éditeur se dit satisfait de l’évolution ! Vous ne prenez aucun risque en attendant que je me refasse" Mais non, rien à faire, il me demande, sans tergiverser, comment rapidement, j’ai l'intention de régler ce petit "découvert" qui fait tâche dans le listing de ses clients. Pauvre trou-du-cul qui n'entend rien à l'art et qui, j'en suis sûr, sort sa petite copine le dimanche après-midi en jouant les experts dans les corridors des musées. C'est décidé, dans ma prochaine nouvelle, tu mourras écartelé alors que j'honorerai sexuellement ta petite amie - devant toi. J'ai l'impression qu'il a lu dans mes pensées, car il m'accorde un sursis. Ma situation se doit d’être réglée dans quinze jours. Sourire. Qui sait ce qui peut se passer même demain ?

C'est peu de dire qu'elle s'ennuie dans sa vie avec lui. Petit homme étriqué, à l'étroit dans son costume trois pièces comme dans ses pensées, d'ailleurs. En a-t-il des pensées ? Autres que celles relatives à l’argent, l’argent, l’argent, et ce, par n’importe quels moyens… Se le demande t-elle en mâchouillant nonchalamment une mèche de cheveux.
En fait, cela ne lui importe plus tant que cela. Elle est à la croisée des chemins, en passe de prendre une décision importante. Une de ces décisions qui vous libère l'esprit et vous explose le cœur. Il n'existe presque plus pour elle. Presque plus, quelle horreur ! Il n'est même pas capable de tirer sa révérence avec élégance, de devenir un souvenir ! C'est qu'il s'accroche, le bougre ! Désespérément ! Sans pudeur, sans décence.
Elle soupir. Elle tapote un ou deux coussins du canapé et s'étend avec grâce. Elle sombre dans une douce torpeur ; son esprit vagabonde.

Quel vice me pousse à les observer de la sorte ? Mon premier de la classe à vraiment l'air amoureux. Il faut avouer que la jeune femme qui se trouve à son bras à TOUT pour rendre un homme heureux. Non, je ne ferai aucune description ici de cette pure beauté ou peut-être dans mon prochain écrit. Vous n'aurez alors qu'à vous le procurer et ainsi ressentir à votre tour le frisson du désir vous titiller. Pour le moment, j'observe. J'attends le moment opportun de LA rencontre. Ce doux moment où cet être mesquin sera tenté de réfléchir à deux fois avant de déconsidérer le malheureux débiteur inconnu qu'il aura face à lui. L'idée surgit. Je profite de l'immobilité qui les figent dans cette longue file d'attente, celle leur permettant de voir le dernier James Bond, pour entrer dans une librairie acheter mon propre livre. Oui, oui, vous suivez bien… le livre qui doit révolutionner l'art littéraire. Bon, la révolution n'aura pas lieu, mais les ventes sont assez honorables. Bref, comme Edmond Dantès, la vengeance m'obnubile. J'agirai néanmoins à visage découvert puisque ce dernier orne la couverture de mon bouquin. Mégalomanie, quand tu nous tiens ! Je suis tout près d'eux. Lui semble mal en point en me voyant. A elle, j'offre mon livre. Surprise, elle me donne un sourire que je lui rends, avant de disparaître.

Petit banquier est livide. Elle, a le visage du bonheur. Il balbutie quelques syllabes inaudibles concernant celui qui vient de passer ; elle ne le comprend pas mais s'en moque éperdument. Des étoiles pétillent dans la nuit de ses yeux ; grands et sombres qui se font soudain de velours. Consciente de sa métamorphose, plus par pudeur que par gêne, elle baisse le regard sur la couverture du livre.
La longue file d'attente avance lentement. Après un long moment de silence, il lui demande avec maladresse si elle souhaite boire un verre ou grignoter quelque pop-corn. Elle opine de la tête machinalement. Elle caresse de sa main droite la jaquette du livre. Le frôlement se fait plus appuyé et plus fébrile sur le visage de l'Auteur.
L’autre revient, sourire béat aux lèvres, chargé d'un maxi coca et d'un pot de pop-corn gigantesque. Il est fier de lui, de sa générosité… Le pauvre, si seulement il savait !

Confortablement installés dans la salle obscure, ils ne disent mot et font mine de s'intéresser aux bandes annonces des films à venir. Idem pour les publicités pourtant stupides. Les lumières s'allument, "Bonbon, caramels, chocolats !" propose une charmante hôtesse. Il interpelle sa compagne du regard, qui, toujours muette, secoue la tête négativement. "Tu n'en veux pas ? Vraiment ?" Dit -il d'une voix qui se veut insouciante. Sent-il que quelque chose se passe.
La salle se fait de nouveau obscure. Elle va pouvoir s'abandonner à ses doux délires, à ses pensées intimes inavouables. Bref, elle n'aura plus à faire semblant pendant une heure trente. Une heure et demi de PAIX.
James Bond n'est pas, à proprement parler, sa tasse de thé. Heureusement l'acteur principal est fort agréable à regarder. Et, de plus, il n'est pas dénué de charme ! C'est déjà ça !
Les cascades s'enchaînent à une allure trépidante, des voitures volent, des bombes explosent, des combattants s'entre tuent… Quel romantisme !!!
Petit banquier ravi est justement d'humeur romantique et de sa main droite va chercher la gauche de sa compagne. Elle ne peut dissimuler un sursaut. Sa main se dérobe. Elle ne supporte plus le moindre contact. Tenace, il lance son bras derrière son épaule et commence à caresser ses longs cheveux bruns. Immobile, elle endure ce contact forcé avec une rage intérieure. "Mais enfin, va-t-il me laisser tranquille ?" Pense-t-elle avec rancœur. N'y tenant plus, elle se lève brutalement et sort de la salle en courant. Petit banquier, ahuri, comme hébété, reste seul, dans le noir. Il ne cherche même pas à la rattraper, il sait.

Pourquoi suis-je resté non loin du complexe cinématographique ? Tout simplement, parce qu’il était évident qu’il se passerait ce qu'il se passe. Je n’avais qu’à attendre qu’elle se décide. Comment auriez-vous réagi, vous, mademoiselle, ou vous, madame, après avoir reçu de l’auteur, son livre dédicacé de la sorte ? Ah oui, effectivement, dans l’excitation, j’ai omis plus haut de vous signaler ce détail. Au moment de l’achat, et encore face à la libraire, j’ai paraphé l’intérieur de mon livre : "Avec toute l’impatience de vous connaître". Je ne sais quelle interprétation en fit rapidement la libraire, mais elle se mit à se dandiner et afficher un de ces sourires coquins qui me fit, je dois vous l’avouer, rougir comme un gamin. Ensuite, elle avança dans ma direction un autre exemplaire de mon livre et me dit tout de go "Et moi, monsieur, quel sentiment vous inspire-je ?" Nous, non, vous n’avez pas mal lu, et mon style ne change pas radicalement. Je vous assure que ses propres mots ont été ceux-là… "Quel sentiment vous inspire-je ?" Sur le coup, j’ai eu un blanc de quelques secondes durant lequel un ange est passé. Pourquoi cette femme, ni laide, ni belle, ni méchante, ni gentille me donnait de la sorte "un bâton pour la battre ?" J’ai donc écrit, pris de court… "Votre sourire m’inspire une érection. Votre question formulée de la sorte me fait débander" et je suis parti sans me retourner.

Ensuite, comme vous le savez, j’ai remis mon œuvre à la future ex-petit banquier. De là, je suis allé m’asseoir à la terrasse juste en face du cinéma. J’ai dû prendre sans le savoir la meilleure des places car à peine fut-elle sortie de la salle obscure qu’elle me vit. Sans hésitation aucune, elle se dirigea vers moi. Je l’invitai alors comme il se doit à s’asseoir ; mais fut surpris de son refus. Elle m’objecta, très poliment, qu’elle préférerait d’abord prendre connaissance de mon œuvre et ensuite faire la connaissance de l’auteur. J’esquissai un sourire qu'elle me rendit infiniment plus beau avant de la voir, trop vite, s’effacer.

"Mais pourquoi ? Pourquoi n'ai-je pas accepté de m'asseoir près de lui ? Quelle sotte tu fais ! Ma pauvre Solange !…"  se dit-elle en vitupérant contre elle-même. Elle porte bien ce prénom : rayonnante comme un soleil de Méditerranée, angélique dans son regard pétillant d'enfant  gourmand.
Elle part donc, en colère contre elle-même, contre sa timidité incontrôlable. "Quelle cruche ! Il doit me prendre pour une idiote maintenant." poursuit-elle en claquant la portière de sa Smart rouge. Elle démarre à toute allure. Son  globule, comme elle l'appelle en ironisant, était un cadeau du petit banquier, qui, un jour de folie, débordant d'amour et ne sachant comment le lui prouver, avait cédé à cet achat impulsif.

De retour chez elle, Solange est plus calme. Elle se déshabille tout en marchant vers la salle de bain. Ses vêtements, tombés un à un, jalonnent le couloir. "On croirait le Petit Poucet" pense-t-elle en souriant "Qui m’aime me suive ! " ajoute-t-elle mentalement un tantinet coquine. Pendant que son bain coule, elle allume plusieurs bougies parfumées, disposées autour de la baignoire. Bougies à la cannelle, à l'orange, bain moussant à la vanille, bâtons d'encens au santal embaument la pièce. La détente arrive. Avant de se glisser avec volupté dans la mousse légère, tout en relevant ses cheveux en un chignon désordonné, elle se rend au salon, prend un verre en cristal et une bonne bouteille de Sauternes, son vin préféré. "Parfait ! Un… bon bouquin, enfin je l’espère… du vin, délicieux, j’en suis sûr, et la paix …" Pénétrant dans son bain bouillant elle soupire d'aise, s'installe confortablement, et ferme les yeux. Reste ainsi, inerte, un long moment.

Le livre est là, juste à côté de ses lunettes, sur le coffre en rotin. Elle tend le bras gauche, délicatement pour ne pas mouiller ses lunettes et surtout ne pas abîmer LE livre.
Elle l'ouvre délicatement, veillant à ne pas casser la reliure, consciente qu'elle était de sa fragilité. Solange vouait un amour illimité aux livres. Passion à laquelle l'avait initiée son père dès sa plus tendre enfance. Elle respectait les livres comme des personnes. Peut-être même plus, parfois.
Charles-Antoine, Petit Banquier pour les intimes que nous sommes devenus, cher lecteur, chère lectrice, ne comprenait pas son besoin de lire et d'écrire. Que comprenait-il… d’elle ? Elle s’en voulait d’avoir succomber à son charme sans avoir décelé son vicieux secret.
Cela fait plus d'une heure que Solange baigne dans l'eau devenue froide. Absorbée par sa lecture, elle ne s'en est même pas rendue compte. La lumière de plus en plus vacillante et blafarde des bougies la ramène vers la réalité. Elle frissonne, sort du bain, s'enroule dans un peignoir moelleux et va se lover sur son canapé.
Son chat noir vient la rejoindre et ronronne du plaisir de la retrouver enfin.
Elle lit encore et toujours, avec attention et détermination, habitée qu'elle était du profond désir de découvrir l'Auteur, l'Homme qu'il était.
Dans l'atmosphère feutrée et douce de son salon aux couleurs safranées, seul le bruit des feuilles, qu'elle tourne pourtant avec délicatesse, rompt le silence. Elle venait de vivre son premier rendez-vous, son premier tête à tête avec lui. Elle trompait Charles-Antoine pour la première fois en quelque sorte.

Qu’est-ce qui fait que je ne supporte pas le refus, la contrariété ? Des fois, mes idées de vengeance me font peur. Confiance, je suis peut-être sur le chemin de la guérison puisque je prends conscience du mal qui m’habite ? Mais pourquoi diable ais-je à présent une folle envie de faire du mal à cette fille qui m’attirait encore il y a quelques heures ? Non, je ne tolère pas que l’on me contredise. Qui est-elle pour croire que ce qu’elle pense de mon livre m’intéresse ? Son avis m’indiffère totalement ! Mon but était de l’arracher à cet abruti de conseiller bancaire, c’est tout. Juste faire payer la note à cet imbécile pour m’avoir contredit. Et voilà qu’elle s’en mêle, Elle ! Tout cela ne finira donc jamais. La châtiée ! Depuis gamin, personne ne s’en est tiré sans égratignures. Elle ne sera pas la première. Je prends position devant mon PC, je laisse aller mon imagination… j’écris au lieu de hurler !

Au petit matin elle avait terminé le livre. N'ayant pas envie de dormir, elle restait étendue sur le canapé tout en réfléchissant. Ce livre ne l'avait pas laissé indifférente. Elle y avait décelé tout à la fois rage, rancœur, haine aussi à certains moments. Elle était habitée de sentiments contradictoires : elle compatissait à ce qu'elle devinait être le drame intérieur de l'Auteur, mais ressentait tout aussi intuitivement qu'il était capable de lui faire du mal. Non pas physiquement, mais psychologiquement. Elle le percevait à la fois fragile et destructeur, ténébreux et lumineux, capable de vengeance mesquine tout autant que débordant de tendresse. Un ours en quelque sorte…

Il ne la laissait pas indifférente, loin de là, mais sa petite voix intérieure lui disait "Prends garde !".

Si je me penche légèrement sur mon petit problème relationnel, je me vois dans l’obligation d’admettre que je suis un sacré connard. Je vous prierai de constater et mesurer à sa juste valeur l’effort vertigineux que je suis en train d’effectuer sur moi-même. J’ai tellement peur de gâcher une relation X ou Y que je préfère rester seul. Stupide ? Non. Réalité. Ma réalité. Depuis mon plus jeune âge, je n’ai jamais gardé bien longtemps un copain, encore moins une amie. Mon amour propre me l’interdisait. Dès l’émanation de la moindre petite remarque, je me fichais en rogne. C’est à se demander comment j’ai pu être publié. Sans que ce soit à compte d’auteur, j’entends. Il est vrai que ces derniers temps, je canalise pas mal mes pulsions nerveuses dans l’écriture. Une sorte de défouloir. Celui ou celle qui m’emmerde dans la journée se retrouve dans les pires situations lorsque j’écris. Et cela plaît au public. Chacun y retrouve la vie de tous les jours dans ce qu’elle a de plus simple. Je ne simule pas cette partie dans mes fictions. C’est ainsi qu’après avoir subi les vexantes remontrances de mon petit banquier, j’ai écrit cette nouvelle qui a si bien marché commercialement ensuite. Peut-être l’avez-vous lu vous-même, non ? Alors, courez vite l’acheter. Au-delà de me mettre du beurre dans les épinards, vous verrez de quelle façon, je me le suis payé "mon petit banquier !" Pour en revenir à la réalité, je ne sais que faire au sujet de cette fille qui vient de m’appeler et qui désire à présent me rencontrer. Mon plan a bien fonctionné. Je l’ai arrachée des bras et du cœur de… vous savez qui. Mais quelque chose se passe. Elle ne me laisse pas indifférent et je vous dois la vérité, j’en ai presque la trouille.

Solange avait longuement hésité avant de se décider à l'appeler. D'ailleurs, elle ne savait comment le joindre. Au bout de trois jours d'attente et de longues tergiversations en tête à tête avec elle-même, elle avait finalement pris l'initiative de chercher ses coordonnées téléphoniques par tous les moyens possibles.
Elle s'était même rendu à la maison d'édition, se faisant passer pour une journaliste de province, mais n'avait pu obtenir ses coordonnées confidentielles. Malgré les atouts très persuasifs auxquels était très sensible l'agent de Lucas – celui-ci avait bien failli succomber au charme de son regard ardent et malicieux – Il n'avait toutefois pas divulgué l'information précieuse. Il lui fit en néanmoins la promesse d'en parler à Lucas et de lui transmettre son numéro de téléphone afin qu'il la rappelle s'il le souhaitait.
Une semaine s'était écoulée avant qu'elle ne trouve, un soir, sur son répondeur, un message lapidaire de l'Auteur : " Bonsoir, appelez-moi au 06 10 15 10 7..." Cela ressemblait plus à un ordre qu'à une invitation ! Solange était froissée dans son amour propre du peu de cas qu'il avait accordé à sa requête : cette semaine d'attente l'avait torturée et humiliée. " Non, je ne l'appellerai pas, c'est trop tard, tant pis pour lui !".
Le surlendemain, n'y tenant plus, elle écoute de nouveau le message qu'elle avait "oublié" d'effacer… Bel acte manqué se dit-elle, se réjouissant de son inconscient si actif et efficace…
Elle tourne longtemps autour du téléphone, décroche, raccroche aussitôt. Finalement, après une profonde respiration, elle compose le numéro de Lucas.
Il répond presque aussitôt. Sa voix est belle mais semble froide et cassante. Elle se présente à lui, s'excuse du subterfuge. Il demeure silencieux. Elle lui propose de le rencontrer, à l'heure de son choix, à Montmartre par exemple. Il ne répond pas immédiatement, semble réfléchir. Elle se sent très mal à l'aise tant elle a l'impression de quémander ce rendez-vous. Elle bafouille, dit :"Je n'aurais pas dû appeler" et raccroche aussitôt. Glacée par tant de muflerie, tremblante de rage, elle s'assoit sur l'accoudoir du canapé pour ne pas tomber. Le téléphone sonne. Elle ne répond pas. Elle sait que c'est lui. Le répondeur se met en route et la voix ferme de Lucas retentit. "Demain, Café des artistes, à Montmartre, à 10 heures." Après un bref silence : "Je serai là, comptez sur moi." Sa voix s'est faite plus douce, presque caressante.

Quels drôles d’oiseaux sommes-nous ; nous qui compliquons à souhait les choses ? Enfin, je lui ai promis, j’y serai. Je n’aurai qu’à être raisonnable à cette soirée organisée en l’honneur de la parution de mon livre en Patagonie et puis voilà. En Patagonie, qui l'eût cru ?

Comme d’habitude lors de ces petites sauteries, je n’y connais pas grand-monde et je m’y ennuie. Je n’ai jamais réussi à y trouver ma place. Alors, j’ai observé. Et c’est ainsi que j’ai trouvé mon fond de commerce, d’ailleurs. Je ne sais plus quel philosophe polonais avançait que nous étions tous des comédiens. Multipliant masques ou rôles au cours d’une simple journée. Eh bien pour moi, l’apothéose de ces changements de facettes s’exécute lors de ces mondanités. L’expérience est simple et s’est renouvelée à maintes reprises, moi y compris. L’alcool aidant la plu part du temps. Combien de fois, disais-je, je m’y suis ennuyé. Mais combien de fois suis-je reparti au bras d’une blonde ou d’une brune, d’un thon ou d’un canon, selon mes capacités verbales à embellir mes délires. J’ai exploité ces tranches de vies, je les ai exacerbées, couchées sur le papier et aujourd’hui ça marche. Non, vraiment "Qui l'eût cru ? ".

Je me surprends à ne penser qu’à cette jeune femme brune prénommée Solange. A contrario, je fais mine de ne pas remarquer la femme sans âge qui cherche à croiser mon regard. Pourtant, lourdement, elle insiste. Je n’ai vraiment pas envie de parler.

Elle lève son verre dans ma direction, se rapproche. Le bruit, la fumée, il est tard. Je n’ai vraiment pas envie de parler.

- "Bonsoir" dit-elle d’un ton bourgeois on ne peut plus caricatural.
- "J’ai la plus grosse librairie de Patagonie et ce serais un honneur pour moi que vous acceptiez de venir y faire une dédicace dans les jours qui suivront la sortie de votre livre. Qu’en pensez-vous cher ami ?".

Je n’ai pas répondu. Enfin si. J’ai fait court. Je lui ai dit que j’en avais une grosse aussi et que je n’en faisais pas autant d’histoire ! Là-dessus, je m’apprêtais à quitter les lieux, lorsqu’une énorme main s’est abattue sur mon épaule droite. J’allais à nouveau être court et direct en m’adressant à cet énorme type en costume blanc, mais son poing s’est écrasé sur mon visage avant que j’en ai eu le temps. C’était le mari de la dame. Autour de moi, tout le monde se mit à bouger dans le plus grand silence. Un changement s’effectuait. En temps normal, quelque soit mon adversaire, grand ou petit, je me serais relevé et j’aurai joué avec ma vie ou disons avec ma santé.
 Là, le visage de Solange m’est apparu et je me suis senti minable. Demain, ou plutôt dans quelques heures je me devais d’être au rendez-vous et la seule façon d’y parvenir était de rester libre et non en garde-à-vue dans je ne sais quel commissariat comme bien des fois… Je suis resté calme avec un magnifique coquard comme souvenir de ce premier rendez-vous avec la Patagonie.

Elle n'a pas dormi de la nuit, imaginant la phrase percutante, inattendue, originale qu'elle lui assènerait dès son arrivée. Rien à faire, aucune idée digne de ce nom ne jaillissait de son esprit pourtant vif. Elle ne prit pas de petit déjeuner tant elle appréhendait cette rencontre plus que toute autre. Sa douche fut rapide. Aucun maquillage. Elle voulait être nue, elle-même, authentique, nature. Côté vestimentaire, elle opta pour une tenue tout aussi simple : chemise blanche sur jeans et escarpins. Ses seules fantaisies : un parfum capiteux, presque entêtant dont elle ne se séparait jamais, en quelque circonstance que ce fût ; un anneau d'or à son majeur gauche et trois fins bracelets qui lui venaient de sa grand mère et auxquels elle tenait particulièrement. Elle jeta négligemment un pull sur ses épaules, pris son sac et partit.

Elle n'aime pas être en retard, tant dans sa vie professionnelle que dans son intimité. Aussi arrive-t-elle avec cinq minutes d'avance. Elle s'installe à la terrasse du café, commande une noisette, chausse ses lunettes de soleil pour se donner plus de contenance et regarder sans être vue.
Elle attend.
Les minutes s'écoulent une à une. Une certaine fébrilité s'empare d'elle : elle regarde sa montre de plus en plus souvent et constate qu'il est de plus en plus en retard… 10h 15, 10 h 30. Lucas n'est toujours pas là. Elle sent sa colère monter, l'envahir, la submerger. Elle se lève d'un bond, règle son café et s'apprête à quitter les lieux quand Lucas arrive de nulle part et se campe devant elle avec arrogance. Elle lui lance un regard noir dont il ne soupçonnera jamais l'intensité : elle avait gardé ses lunettes sur son nez. Dommage !!
Lucas s'assied, lui aussi ses lunettes noires sur le nez, elle sent néanmoins très fort son regard sur elle, il la dévisage avec insistance au point d'en devenir gênant. Elle se sait déshabillée de la tête au pied. Ce qui lui est insupportable.

Toujours debout, tentant de conserver son flegme pour ne pas le gifler elle l'interroge d'une voix blanche : "A quel jeu jouez-vous ?" N'attendant pas sa réponse, elle fait demi-tour avec l'intention de le planter là.
En guise de réponse, il lui décoche un sourire carnassier et dit d'un ton cinglant : " Je ne vous ai pas demandé de partir, que je sache ?!".
C'en est trop ! Elle se retourne d'un bon et lui donne LA gifle tant désirée.
Il en perd ses lunettes de soleil, révélant ainsi son œil au beurre noir. Il n'a plus très fière allure. Un rire nerveux s'empare de Solange : "Je vois que je ne suis pas la seule !" dit-elle presque méprisante et quasiment avec jouissance. Contrairement à toute attente elle s'assied à son tour et le regarde, longuement, sans dire mot. Lucas se penche vers elle, lui retire ses lunettes noires qu'elle n'avait pas quittées.
"Voilà, on est à égalité maintenant".

Je suis soufflé. Décidément, cette fille à plus d’une corde à son arc et le tout est incontestablement en train de me séduire. Pourtant… c’est tout juste si je ne fais pas tout pour lui déplaire et qu’elle s’enfuit loin de moi…
-"Et vous que faites-vous dans la vie, si ce n’est pas indiscret et… que je ne risque pas d’en prendre une deuxième ? ».
Elle sourit.
-"Ça ne risque pas de vous plaire".
-"Comment pouvez-vous savoir ce qu’il me plaît ou son contraire ?".
-"N’oubliez pas que j’ai lu votre livre et que vous n’êtes plus un total inconnu pour moi".
-"Vous étiez la première de votre classe, non ?".
Elle se raidit.
-"Vous êtes perspicace".
-"Vous aviez ça en commun avec votre ami le banquier ?".
-"Sur ce point vous avez tout faux, de plus je n’ai pas l’intention de parler de cela avec vous. Dites-moi, vous êtes détestable avec le monde entier ou c’est juste un régime de faveur que vous m’accordez ?".

J’allais répondre gentiment, je pense. Je vous prie de le croire, cher lecteur, chère lectrice. Quand tout d’un coup, dans ce décor « romantique » à souhait ; alors que j’allais baisser ma garde et lui avouer que mon ironie était une espèce de protection du au fait qu’elle ne me laissait pas indifférent. Tout s’est accéléré à la vitesse de la lumière.

Une jeune fille de huit-dix ans à peine, d’origine de l’Est, si je m’en réfère à ses pommettes hautes, arrache littéralement de l’épaule le sac de Solange. Cette dernière se retrouve catapultée, ni une ni deux, à même le sol, affichant sur son visage les traces d’une douleur certaine. Pris de colère, je me mis à courir après la petite voleuse. La spirale infernale ne faisait que commencer à nous entraîner dans sa course folle.

Choir sur son séant, aussi rebondi et charnu soit-il, n'est guère agréable. Solange l'a appris à ses dépens. Elle se hisse sur sa chaise et s'assoit tant bien que mal malgré la douleur envahissant cette partie de son anatomie. Elle est attirée par une silhouette courant, gesticulant et criant : "Arrêtez- la ! Arrêtez- la !".
Personne ne semble écouter cet homme agité, tout au plus le regarde-t-on passer avec indifférence. L'habitude locale, sans doute ?!

Dans sa chute, elle a heurté de la tête le gros pot de fleurs en grès qui délimite la terrasse du café où elle était assise face à Lucas. Des inconnus l’aident rapidement à se rasseoir, puis la laisse, sans insistance aucune, ni excuses car l’un d’eux s’y prend si maladroitement qu’il lui déclenche une douleur, comme une brûlure au bras. Elle passe sa main dans ses cheveux, sent la bosse au bout des doigts. Elle remue la tête à droite puis à gauche puis s’écroule à nouveau.
Une vieille dame s'approche d'elle, lui demande si elle va bien d'une voix douce et rassurante. Solange, les yeux hagards balbutie quelques mots : "Ça va…Je crois..." Elle essaie de se lever, mais se rassoit aussitôt prise d'un énorme vertige. "Ça va vraiment ? Vous êtes sûre ? Vous voulez que j'appelle des secours ?" lui demande avec anxiété la vieille dame, une main sur l'épaule de Solange. Cette dernière lève les yeux en direction de la voix inconnue et découvre un visage ridé aux traits émouvants. Elle lui adresse un sourire grimaçant qu’elle aurait voulu rassurant : "Ça va bien, je vous assure ! Merci !".

Solange se lève tant bien que mal et quitte la terrasse. Elle regarde autour d’elle l'air hébété. Elle marche d'un pas hésitant, titubant comme une alcoolique. Elle a mal partout. Elle marche sans but dans Montmartre qu'elle ne reconnaît plus. Elle ne sait plus où elle est ni ce qu'elle fait là. Elle traverse la foule bruyante des touristes comme un fantôme. Des voix se mêlent, des rires éclatent, des enfants pleurent. Quel brouhaha !
Une main se pose soudain sur son épaule ; elle sursaute et se retourne brutalement. Un homme lui dit, le souffle court mais avec un sourire de victoire rayonnant :
-"Ça y est ! Je l'ai récupéré… votre sac !".
Elle le dévisage, interloquée. Il lui tend son bien, et lui demande de vérifier si tout y est.
Elle le dévisage encore plus et dit : -"Excusez- moi… Je ne comprends pas… On se connaît ?".

Je savais que cette fille en avait sous le pied en matière de réponses cocasses. Mais celle-ci me fit l’effet d’une déflagration et me brûla les tempes. J’avais une de ces envies de hurler ! Dans ses yeux, je lisais à livre ouvert. Elle était seule. Le choc. L’amnésie.

"Effectivement, qu’on se connaît. Vous venez de vous faire agresser et je me propose de vous emmener à l’hôpital…"
"Vous êtes un petit malin, vous ! Vous avez une drôle de manière d’abordez les jeunes filles. Et de quel mal suis-je atteinte ? Ce n’est pas trop grave au moins, rassurez-moi ?".
"Je vois que vous avez conservé votre sens de l’humour… Vous ne vous souvenez vraiment pas de moi ? Nous venons d’essayer de boire un verre ensemble. Vous avez lu mon livre et nous étions à deux doigts d’en parler".
"Ah ! Monsieur est écrivain. Ecoutez, vous m’avez l’air sympathique… Mais, là, j’ai un peu mal à la tête, aussi, laissez moi vos coordonnées, je tâcherai de vous appeler rapidement. C’est comment votre nom… ?"
"Non, je ne peux pas vous laissez partir comme ça. Je vais vous raccompagner".
"C’est très gentil à vous, mais je me sens tout à fait capable… "
Elle n’eut pas le temps de finir sa phrase qu’elle s’écroula dans mes bras. Tous deux assis à même le trottoir, près du mythique Lapin Agile aussi paumé l’un que l’autre. J’étais anéanti. Elle dormait d’un lourd et profond sommeil. Après une petite fouille dans son sac, j’obtins son adresse où je décidai de la ramener et de là, j’appellerai un médecin... D’un coup de portable, je fis venir un taxi.
Dans la voiture, elle bredouilla des mots inaudibles. Sa tête sur ma poitrine, je la regardais, mais pas trop. La rétro-surveillance du chauffeur de taxi m’imposait de la distance. Il m’était si facile de profiter de la situation. Je peux vous dire qu’elle sentait bon et que ses lèvres entrouvertes m’attiraient comme sirènes interdites.

Mes paupières étaient lourdes et je ne parvenais pas à les ouvrir. J'étais dans l'obscurité la plus totale, dans les bras d'un inconnu et pourtant je n'avais pas peur. Je me sentais infiniment bien malgré un mal de tête insupportable.

Mon visage reposait sur sa poitrine, j’entendais les battements de son cœur et cela me rassurait. Je voulais lui parler, lui dire combien j'étais bien, mais je ne pouvais articuler le moindre mot. J'essayais vainement mais au son de sa voix je le sentais inquiet et perdu, dans l'incompréhension la plus totale. Mais pourquoi s'inquiétait-il autant pour moi ? j'étais si bien, là, dans ses bras, la tête enfouie dans sa chemise. La chaleur de son corps m'enveloppait ainsi que son parfum boisé. Je sentais sa main posée sur mon épaule se faire parfois plus pressante et caressante, même la douleur au bras droit commençait par s’estomper. J'eusse tant souhaiter que cet instant dure l'éternité !

Je crois que la voiture s'est arrêtée. J'ignore où nous sommes. Je n'arrive toujours pas à ouvrir les yeux. C'est étrange, les sons paraissent ouatés, comme feutrés.
Un claquement de portière lointain ; une main autour de ma taille. L'homme - au - parfum - boisé me soutient toujours et me parle d'une voix douce : "Nous sommes arrivés ! Ne vous inquiétez pas ! Je suis là ! Ça va aller ?".
Où sommes-nous donc ? Je ne vois rien, n'entends presque rien si ce n'est cette voix chaude. "Non je ne suis pas inquiète ! Oui je suis bien, là, avec vous ! " balbutiais-je. "J'ai envie de dormir, là, maintenant, tout de suite. Je suis fatiguée, très fati… ».

Une dualité de sentiments me harcèle. Peu de femme ont réussi à attirer autant et aussi rapidement mon attention. Et celle-ci met le paquet ; aux risques de le devenir : un paquet. D’accord, je vous le concède, je suis lourd. Mais, j’aimerais bien vous y voir. Ce beau brin de fille est lourd comme un cheval mort et j’ai de plus en plus de mal à parcourir le peu de chemin qui nous sépare de son appartement. En réglant le chauffeur de taxi, j’ai bien vu que malgré mes explications, il était resté sceptique sur l’état de santé de Solange. Du coup, je ne savais plus si j’avais bien agi en la ramenant chez elle plutôt qu’aux urgences. J’eus un mal de chien à lui arracher les informations me permettant de savoir où se trouvait son appartement. L’immeuble standing n’était pas immense, mais offrait toutefois une dizaine de possibilités. A mes questions, elle répondait tantôt en riant, me traitant de petit filou, tantôt, elle usait du reste de ses forces pour tenter de fuir.

Sans l’intervention d’un adolescent boutonneux qui n’était autre que son voisin, cette situation aurait pu durer inlassablement. Aussi, il poussa sa gentillesse jusqu’à m’aider à transporter la jolie poupée dans son appartement. Je pensais naïvement que j’arrivais au bout de l’épreuve. Mais comme dit le dicton à la con, "Un malheur n’arrive jamais seul". C’est effectivement ce qui arriva.

Je n’eus pas de difficulté à ouvrir la porte, parce que LA porte n’était pas fermée. Ou plutôt plus fermée parce que forcée. Parce que homme sans scrupule entré dans appartement pas à lui, et lui tout renverser, tout casser dans mignon appartement jolie fille. Et moi. Pas  "glop ! " Moi commence à trouver sort s’acharner contre jolie fille et moi de ce fait embarqué dans cette galère commence à avoir sérieusement couilles cassées.

Je remerciais vivement mon jeune aide de camp et lui fit bien comprendre de ne point alarmer qui que ce soit pour le moment. Il tremblait comme une feuille et rentra chez lui plus rapidement qu’il ne le faut pour l’écrire.
La réalité se voulait donc aussi pimentée que dans mes écrits. Je n’ai rien contre. Je me sens même souvent plus vivant dans ces moments de vie. Mais j’eusse préféré que les choses m’arrivent à moi et non à cette charmante personne. Qui peut donc en vouloir à Solange ? C’est sur cette réflexion que je me suis endormi. Dans le fauteuil club que j’avais installé tout près de son lit où je l’avais confortablement déposée, ainsi qu’un baiser sur son front.

J'ai senti deux lèvres chaudes se poser sur mon front, avec une infinie délicatesse. Ce baiser était très doux, presque paternel. J'ai réussi, au prix de gros efforts, à ouvrir un oeil, puis l'autre. Ma tête me fait toujours atrocement souffrir, mais le spectacle qui s'offre à moi adoucit ma douleur et m'émeut. Il est endormi dans un fauteuil, juste à côté du lit ; son visage est serein, presque enfantin. Sa chemise noire entre-ouverte laisse apparaître un buste musclé. Sa respiration lente et profonde soulève sa poitrine légèrement velue. Ce dernier détail éveille en moi un désir soudain.

Je secoue la tête pour évacuer le plus rapidement possible des idées inavouables mais délicieuses… Je me lève sans bruit et découvre ma nudité… Une frayeur s'empare de moi instantanément.
Je ne comprends rien ! Je ne rêve pas ! Qui est cet homme ? Où sommes-nous ? Pourquoi suis-je ainsi dévêtue ? Où sont mes vêtements d'ailleurs ? Qu'en a-t-il fait ? Toutes ces questions se bousculent dans ma tête douloureuse.
Quelle sensation bizarre ! Les murs dansent autour de moi, ils tournent et virent de plus en plus vite. Je ne me sens pas bien du tout et perds l'équilibre. Je bute dans le fauteuil, il se réveille en sursaut : "Mais que faites-vous debout, ce n'est pas prudent ! Ça va mieux ? Vous êtes toute pâle…".
Qui est Solange ? Je ne connais pas de Solange ? Cet homme est fou ! Il faut que je me sauve !
Je tente de prendre la fuite, mais il me retient avec force par le poignet : "Lâchez-moi ! Vous me faites mal !" Je me débats comme une désespérée, mais il est bien trop fort pour moi ! Avec l'énergie du désespoir, je lui donne des coups à l'aveuglette, je crie. Je me démène comme une forcenée… Soudain, une gifle cinglante s'abat sur ma joue. Hébétée par la surprise je me tais.
Il commence à bafouiller des excuses, qu'il ne voulait pas en arriver là mais qu'il ne savait comment faire pour me calmer, qu'il était vraiment désolé, qu'il fallait que je reste tranquille et que je sois raisonnable. J'étais face à lui, nue, pétrifiée de honte et de peur.
Son regard d'homme se pose sur moi. Je frémis. Il ôte sa chemise. La peur me serre le ventre. "Tenez, mettez ça, vous serez plus à l'aise !".
Il me tend sa chemise noire que j'endosse à la vitesse grand V. Elle est trop grande pour moi. Je dois être ridicule car il sourit. "Attendez ! Je vais vous aider !" Il m'attire gentiment vers lui, prend mon bras droit entre ses mains et roule ma manche. Il fait de même avec la gauche. "Voilà ! C'est mieux comme ça !"
Je ne dois pas ressembler à grand-chose, pourtant le regard qu'il pose sur moi me dit tout le contraire. Qui est-il ? Où sommes-nous ? Pourquoi suis-je toute nue sous sa chemise ? Pourquoi ne m’embrasse-t-il pas ?

Une fois de plus : « démerde toi avec ça » semble me dire mon fichu destin. Il est clair que je pourrai profiter de la situation et m’envoyer en l’air avec cette belle brune qui devient de plus en plus craquante. Je sais aussi qu’une prochaine nuit, alors que j’écrirai, je serai seul maître à bord de mon imagination. Et là, faites-moi confiance, je profiterai de la situation et ravirai tous mes lecteurs masculins. Et puis, il ne faut pas sortir de Saint-Cyr pour voir que cette pauvre fille à plutôt besoin d’un médecin que d’un amant. J’ai opté pour le S.A.M.U. Dès fois que son état réclame plus de soins, ils pourront l’emmener directement à l’hôpital.

Ce qui me tracasse, c’est ce cambriolage. Rien ne semble avoir disparu. Je ne suis pas un pro, mais voyez, le lecteur CD est là avec ses CD ; de magnifiques livres reliés de cuir ont juste été bousculés (ce qui relève d’ailleurs d’un terrible manque de goût de la part du voleur) ; sur sa coiffeuse, bijoux, broches et multiples artifices sont toujours présents. Par contre, il est évident qu’il cherchait quelque chose. Dans la salle de bain, lieu rarement visité par les emprunteurs de larcins tout a été renversé, éventré, disloqué. Idem dans les toilettes. Que peux donc avoir caché la petite Solange dans son intérieur. Ce n’est pas l’arrivée des toubibs qui me permettra de résoudre le problème, du moins dans l’instant.

"Vous dites que c’est un choc qu’elle a reçu à la tête qui l’a mise dans cet état ? " me lança le plus âgé des toubibs.
"Si vous voulez que l’on rentre dans les détails, c’est suite à une agression. En lui arrachant son sac à main, elle a perdue l’équilibre et s’est écroulé à même le sol. Je n’ai pas très bien vu, je me suis jeté à la poursuite de la gamine… je peux vous assurer quelle n’avait pas dix ans".
"De mon côté, je peux vous assurer que votre amie n’est pas dans cet état simplement par suite d’une contusion".
"Que voulez-vous dire ?" articulais-je bêtement.
"Vous êtes sûr de ne pas le savoir ?" me lançât-il d’un air des plus soupçonneux, à moi qui avais l’air d’un mec ayant loupé un épisode et étant incapable de raconter ce que tout le monde semblait savoir.
"Ecoutez-moi bien, les choses se sont passées comme je viens de vous le dire. C’était notre premier rendez-vous et cette jeune femme…".
Il me coupa net et enchaîna sèchement.
"Nous devons emmenez votre amie. Je ne peux pas faire d’examens approfondis ici, le mieux est que je la transfère à l’hôpital. Ses pulsations sont faibles, nous devons la mettre sous perfusion, excusez-moi… ».
"Quel hôpital ?" lui dis-je en le coupant à mon tour ?
"Béclère à Clamart. Je dois également en informer les services de police. C’est la procédure pour une overdose…" lança t-il à la cantonade pendant que Solange disparaissait allongée sur un brancard, me laissant seul dans cet appartement complètement retourné. "Une overdose, qu’est-ce que c’est que ces conneries" me dis-je à moi même puisque l’appartement se vida de toutes espèces humaines en un rien de temps. Sauf moi si l’on considère que je fasse parti de cette espèce. Etant humain, mon sixième sens me conseilla de ne pas trop traîner dans le coin. Je me dirigeais comme un spectre vers la fenêtre d’où j’aperçus le corps de Solange se faire happer par l’énorme bouche de l’ambulance et disparaître du parking. J’ai bien fait d’assister à son départ moi qui n’aime pourtant pas les adieux. Du quatrième étage, la vue était complète sur le parking. C’est ainsi que j’ai pu voir le petit manège entre deux personnes dont une ne m’étais pas du tout inconnue. Mon petit banquier venait, devant mes yeux, de remettre une enveloppe à un gars assez costaud habillé d’un survêtement noir, capuche vissée sur sa tête. L’autre idiot dans sa Fiat décapotable était à la vue de tous et par définition reconnaissable. Il jeta un œil en ma direction en donnant un objet à son interlocuteur, puis démarra en trombe, avec l’intention, je n’en doute pas, de suivre le véhicule du S.A.M.U. Les réponses à mes interrogations étaient-elles sur le point de s’éclaircir ? Je n’allais pas tarder à en avoir la preuve ; déduction simpliste dû au « ding » fatidique de l’ascenseur qui arrive à destination, non loin de ma petite personne pour ce coup-là.

La porte de l’appartement était juste repoussée et me laissait entendre le couinement des baskets se rapprocher. Un peu comme se rapprochaient les battements de mon cœur. En même temps, je mentirai si je vous disais que je n’aimais pas cette situation. Juste une poignée de secondes me sépare maintenant d’une explication musclée. La porte s’ouvre. J’empoigne rapidement le bras de l’inconnu et l’envoie au centre de la pièce. Il trébuche sur le coin du canapé et s’étale de tout son long. Malgré le plaisir que je ressens, je n’ai pas envie que cela dure éternellement. Alors, je pris appui sur ma jambe gauche et mon pied droit s’en alla frapper gaiement le visage de mon inconnu, juste au niveau du menton. Il faut parfois être précis, plus haut, j’aurais pu lui péter le nez et tacher la moquette avec son sang d’ignoble intrus. Le combat était fini et je ne me sentais pas plus calme pour autant. Je m’accroupis devant mon adversaire et passa ma main sous sa capuche afin de saisir ses cheveux, et là, la découverte valait son pesant de cacahuètes. J’avais devant mes yeux mon petit banquier, alors que je le croyais au volant du jaune décapotable italien ?
"Qu’est-ce que tu lui veux à Solange pour venir la faire chier jusque dans son nid ?" m’aventurais-je encore un brin serein.

 "T’es complètement fêlé, t’as failli me péter le nez !"
"Impossible, je ne le visais pas. Réponds à ma question... Qu’est-ce que tu fous-là ?"
" Qu’est-ce que ça peut te foutre ? J’t’emmerde".

Hop ! En une fraction de seconde mon poing frappa le visage de mon nouvel ami. Tant pis pour la moquette. Après un interrogatoire mitigé entre douceur et douleur, j’appris tout bonnement que "petit enfoiré de banquier" avait un frère jumeau – celui-là entre mes mains. Ce dernier était une véritable petite ordure dans son genre. Dealer à ses heures, lui et son frère trouvaient sans cesse de nouveaux clients. De quelle manière ? Vous avez des problèmes d’argent. Charles-Antoine "petit banquier" après vous avoir bien pressé, après vous avoir fait comprendre que vous n’êtes rien sans l’aval de votre banque, vous propose de vous en sortir en commercialisant dans votre entourage "la poudre blanche". Ainsi, votre nouvel ami, est tout d’abord moins regardant sur votre solde débiteur, et puis l’argent à une si bonne odeur qu’on en oublie la provenance.
Jusque là, je n’étais pas plus effarouché que cela. Il me fallait à présent savoir dans quel domaine intervenait ma brune pulpeuse dans leur petit jeu.

"Cette poufiasse a complètement tourné la tête de mon frangin. Elle voulait qu’il plaque tout pour elle. Par amour ! Qu’ils n’avaient pas besoin de tout ce fric pour être heureux tous les deux. Faut vraiment être con pour croire que l’amour peut remplacer le blé. T’es pas d’accord  ? " Me dit-il comme si on se connaissait depuis des lustres.
"Depuis combien de temps se connaissent-ils ? hasardais-je.
"Un an au moins ! J’ai l’impression que tu l’as dans le collimateur la pépette ? " s’esclaffe t-il tout sourire aux lèvres et cela avant de surenchérir  "Mais, toi, tu l’as pas baisée, hein ?".

Ça m’a fendu l’âme qu’une ordure comme lui puisse me lire à cœur ouvert. Je lui décochais illico un coup de poing dans l’abdomen, juste pour me soulager. "Qu’est-ce que vous cherchiez dans l’appartement ?".
"T’es con ou tu le fais exprès ? La came, elle m’a piqué de la came ! Il y en a pour trente mille euros, deux cent mille balles si tu préfères. Ça te parle ? Alors, tu peux jouer les boy-scouts, si ça te chante, mais ta petite copine est pas près de roucouler si tu vois ce que je veux dire ".

Hop ! Nouveau coup de poing dans sa face. Et celui-ci fut plus prononcé, histoire de conclure notre conversation. Basta pour la moquette. Le petit banquier devenait à présent l’interlocuteur vedette pour comprendre le fin mot de l’histoire. J’ai juste eu le temps de sortir de l’immeuble lorsque deux cars de police déboulèrent sur le parking. Le petit voisin avait dû céder à la panique et appelé la maison "poulaguat". Et comme à la télé, ou au cinéma, voir ces hommes en uniformes se disperser et prendre d’assaut le mignon petit immeuble avait de la gueule. Toutefois, je planquais la mienne en rasant les murs le plus vite possible. Mon  fameux sixième sens me pressait de me rendre à l’hôpital rejoindre Solange qui n’avait pas fini de jouer avec mes sentiments.

Il fait terriblement chaud et ça sent l'éther. Je n'aime pas cette odeur qui sent la maladie, la douleur, la mort. J'ouvre les yeux sur un plafond blafard éclairé par des néons verdâtres. Les murs sont verts. Ma chemise de nuit est verte. Je dois l'être aussi. J'ai la nausée.
Je suis dans je ne sais quel hôpital, dans je ne sais quel service. J'entends des bruits, des gémissements, des cris, des pleurs. Je veux sortir !
Je me lève d'un bond mais me rassois aussitôt : une chape de plomb est semble t-il poséesur ma tête. Mais qu'est-ce que j'ai ?
Une infirmière minuscule et maigre à faire peur entre dans ma chambre d'un pas précipité. D'une voix aiguë et nasillarde elle me gronde comme un enfant : "Non ! Non ! Non ! Non! Non! Faut pas essayer de se lever ! Vous l’avez échappé belle, mais faut pas trop tirer sur la corde ! Alors, on va être gentille et se remettre au lit !" Son ton m'exaspère. Elle n’a pas lu Nietzsche et ce qu’il a écrit à ce sujet : "On contredit souvent une opinion alors que ce qui nous est désagréable est en réalité le ton sur lequel on l’a exprimé".
-"Je ne suis plus une gamine vous savez !" Dis-je d'un ton aigre-doux.
-"Alors faut pas se conduire comme une gamine. Faut être sage et obéissante ! Voilà ! Comme ça ! Vous êtes bien installée ?"
J'acquiesce pour ne pas crier tant elle m'énerve.
Alors qu'elle s'apprête à quitter ma chambre je l'interpelle : "Qu'est-ce que j'ai ? Pourquoi je suis là ?" Elle se retourne et dit sobrement : "Restez sage, et ne faites pas l’idiote, tout ira bien" Et quitte la chambre aussitôt.
"Quelle conne ! J'y crois pas !" Telle une enragée, je saisis la sonnette et sonne, sonne, sonne. Cela fait une éternité que j'attends et personne n'a répondu à mes coups de sonnette. Je recommence.
Finalement, une autre infirmière rentre en râlant dans la chambre. Elle est grande et forte : une vraie jument ! Elle s'approche de moi en traînant ses savates :
"Alors ? Qu'est-ce qu'il y a ?" Je la dévisage en louchant de colère et crie :
"Ça fait une heure que je sonne ! On peut mourir ici ! Ce n’est pas vrai ! Je veux voir un Docteur et vite !".
Elle lance un regard noir et répond sèchement :
"Encore un caprice de ce genre et je vous fais regretter de ne pas y êtes resté ! C’est compris !" Elle sors de la chambre, traînant ses pieds mais droite comme un i.
 
Je suis au comble du désespoir. Qu'est-ce qu'ils me veulent ? Qu'est-ce que j'ai ? Comme une enfant perdue je sanglote au fond de mon lit. On frappe à la porte de la chambre : "Oui !".
Un énorme bouquet de fleurs s'avance vers moi.
"Ma chérie ! Ma douce ! Comme j'ai eu peur pour toi ! Comment vas-tu mon amour ? Raconte-moi tout!" Ahurie, je regarde cet homme.
"Excusez-moi, je crois que vous faites erreur ! Je ne vous connais pas !" Le regard humide et attristé, l'homme me répond :
" Solange ! C'est moi, Charles-Antoine ! Tu ne me reconnais pas ?" Solange ? Cela fait deux fois.
Charles-Antoine ? Quelle horreur ! Je déteste ce prénom et plus encore celui qui le porte. Il est tout étriqué, tout chétif. Pâle comme un lavabo. Sa voix est trop suave, ses manières trop guindées, ses vêtements trop bourgeois.
"Je suis désolée, vraiment, je ne vois pas !"
"Enfin, ma Princesse ! Tu ne sais plus ? Nous deux ?"
Interdite, je reprends comme un écho :
"Nous deux… ?"
A cette évocation, les nausées me reprennent. Je me sens mal.
"J'me sens pas bien ! Un docteur, s’il vous plaît".
Il se lève, se précipite sur la porte, et la ferme.
"Un Docteur ! Vite ! Un Docteur !" m’époumonais-je.
Un essaim d'infirmières envahit ma chambre. Toutes s'affairent autour de moi ; l'une d'elles met mon visiteur dehors :
"Ne restez pas là,  Monsieur !".
Enfin, il sort ! Je vais déjà mieux.

Qu'elle heure est-il ? J'ai soif. Je suis toute recroquevillée au fond de mon lit. J'essaie de me redresser mais vainement. Je sonne. Un sourire rassurant en blouse blanche répond aussitôt et s'approche de mon lit. Elle est toute jeune et angélique.
"Ne bougez pas ! Laissez-moi faire ! C'est mieux comme ça ? Vous voulez boire un peu d'eau ?"
Enfin un être humain ! Qui lit dans mes pensées en plus ! Un ange tombé du ciel. Soutenant ma tête, me tenant le verre. " Encore ?" "Oui ! Merci !"

Je pousse un soupir de satisfaction.
"Je peux partir ?" Me dit-elle d'une voix douce.
"Non ! Attendez ! J’aimerais savoir ! Dites-moi tout !"
"Tout ?" s’interroge-t-elle ?
"Oui ! Je veux comprendre ! J'ai besoin de savoir !"
Elle me répond calmement en prenant ma fiche au bout de mon lit.
"Vous vous appelez Solange Marceau. Vous avez 33 ans. Vous travaillez comme Psychologue scolaire à l'Ecole primaire Saint Sylvestre. Vous avez frôlé la mort en vous administrant un cocktail  de substances… illicites et dangereuses…"
"Qu’entendez-vous par illicite et dangereuse "
"Cocaïne, héroïne entres autres"
"Je suis toxicomane ?"
"Je ne peux vous répondre. Vos bras sont propres, peut-être avez-vous tenté…"
"Mais pourquoi ? Depuis quand suis-je là ?"
"Vous êtes ici depuis mardi après -midi"
"Et quel jour sommes-nous ? "
"Vendredi"
"Solange Marceau, vous dites et… Je… Je suis mariée ?" demandais-je avec inquiétude, repensant à mon visiteur.
"Non ! Mais deux hommes ont l’air très inquiet !" dit -elle avec malice.
"Deux ? Je n'ai reçu qu'une seule visite…"
"Le second est passé tout à l'heure pendant que vous dormiez… Il vous a regardé dormir un bon moment en vous tenant la main. Il vous a même laissé un petit mot, là sur la table. Vous le voulez ?"

Par Salaun - Publié dans : Nouvelles
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Jeudi 5 juillet 2007 4 05 /07 /Juil /2007 14:28

Avant même d'entendre ma réponse, elle se lève, saisit l'enveloppe posée sur la table et me la tend.
"C’est à cause de l’un d’eux ?"
"Quoi donc ? "
"Ce qui s'est passé… Votre envie d’en finir"
"Je ne sais pas. Je n’ai pas de souvenirs…"
"Vous avez eu de la chance de vous en sortir… Vous avez un bon ange gardien. Il faudra le remercier. A présent, il faut que j'y aille ! J'ai d'autres malades qui s’impatientent !"
"Quelle heure est-il ?"

"Minuit quinze ! Je me sauve, mais je ne suis pas loin !" lança-t-elle dans un souffle rassurant. Je m'empresse d'ouvrir l'enveloppe. Quatre lignes seulement d'une écriture virile, penchée sur la droite :

 Méfiez-vous de Didier et de son frère jumeau.
 
Prenez bien soin de vous.
 Bisous sur le front…  Lucas  

 

 

 Malgré la bouteille de whisky - que je m’étais juré de ne pas toucher-bue, je terminais les grandes lignes de mon prochain opus. Quel fieffé salopard pensais-je toutefois ! Me servir des tracas de la petite Solange pour rédiger mon nouveau roman, je n’ai donc aucun scrupule ? Et bing ! Les souvenirs résonnent. Où est-il ce pote qui il y a encore quelques temps, savait trouver les mots justes et calmer mes angoisses ? Parti, envolé… libre. Et si tout partait de là. De son départ prématuré. Putain de mélancolie quand tu nous tiens !

Toi, l’ami, tu pensais que pour réussir, il ne fallait avoir aucun scrupule et tu étais dans le mille. A quoi bon se voiler la face. Et merde, après tout, je n’ai pris que la trame de ses mésaventures à la petite chérie et je t’ai monté ça à la sauce " provoc". J’ai mal à la nuque et au dos d’avoir bossé et picolé toute la nuit. Ceci dit, je n’en reviens pas d’avoir pissé ma copie aussi vite. Il va falloir mettre la main sur "Petit banquier" bien que les flics s’ils font bien leur boulot devraient remonter jusqu’à lui puisqu’ils ont le frangin depuis hier. Enfin avec eux… rien n'est sûr.

"Quel rôle Solange tient-elle vraiment dans cette histoire ?" est devenue la question vedette de mon hit parade personnel. "Quel jeu joue-t-elle avec moi ?" arrive en second sur le podium. Et "j’ai la tête qui va exploser si je ne dors pas" est la constatation et la prescription à suivre d’urgence si je veux m’accorder une chance d’y voir clair avec mes sentiments.

C’est dingue comme nous sommes tous déglingués par cette fichue vie qui nous en fait voir de toute les couleurs, mais dont bizarrement nous avons une peur bleue qu’on nous l'ôte. Méditation à deux balles certes, mais qui a le mérite de m’endormir comme un bébé.

C’est tout de même avec la tête dans le sac que j’ai émergé le lendemain matin. Le conseil de la nuit est simple. La personne la mieux placée pour éclaircir ce paquet de nœuds est derrière cette porte d’hôpital affublé du chiffre 7. J’étais d’autant plus remonté qu’avant de venir frapper à cette porte, j’étais retourné à Montmartre, dans le bar où nous nous étions retrouvé Solange et moi. La chance ou le hasard a fait que le garçon qui nous avait servis ce jour-là était présent et j’ai donc pu le questionner. J’appris, de la sorte, ce qui s’était réellement passé alors que je cavalais comme un dératé derrière ma petite voleuse de l’Est. Vous vous souvenez ? Je n’avais donc pu voir que deux hommes sensiblement de la même taille, de la même corpulence, de la même couleur de cheveux s’étaient approchés de Solange afin de l’aider à se relever après sa malheureuse chute.

"Ils ne sont pas resté plus de… deux minutes avec elle. Ce qui m’étonne tout de même, c’est qu’elle n’avait pas l’air si mal que ça après l’agression. Je la revois se frotter la tête, j’ai vu un filet de sang sur son bras…  c’est ce qui m’a poussé à appeler les flics, qui ne sont pas venus du reste. Quand je suis revenu, les deux types avaient disparus, restait une vieille femme qui était penchée sur elle. Votre amie s’est levée et est parti. Je vous ai vu revenir près d’elle, j’ai lâché l’affaire ».
"Et les deux hommes, vous ne les avez pas revus ?" demandais-je au sympathique garçon.
"A vrai dire, je n’en suis pas sûr, enfin, ce que je veux dire, je n’en mettrai pas ma main au feu, mais j’ai l’impression qu’un des deux types est repassé ensuite dans un cabriolet… "

"Jaune" dis-je en lui coupant la parole.
"Tout à fait. C’est pour ça que je l’ai remarqué".
"Vous ne pouvez pas savoir le service que vous venez de me rendre. Je peux faire quelque chose pour vous ?".
"Non, occupez-vous de la petite, elle est bien mignonne. Mais faite attention à vous, il y a du monde sur le coup j’ai l’impression" me dit-il avant de retourner à ses occupations.

J’ai roulé comme un fou. Que foutaient-ils à Montmartre ? Non, la question ne se pose pas ainsi ? Comment savaient-ils que nous avions rendez-vous à cet endroit ? En suivant Solange ? Que voulaient-ils lui faire en pleine rue ?
La porte de sa chambre était à peine entre-ouverte, aussi je décidais de ne pas frapper mais de la pousser simplement. Puisque tout était calme contrairement à ce que je m’imaginais. J’allais peut-être du coup pouvoir l’observer comme l’autre fois.

Le spectacle qui était donné dans la chambre 7 était tout autre. Charles-Antoine tentait, ni plus ni moins d’étouffer son ex. J’ai dû attendre quelques secondes avant d’intervenir tellement j’étais surpris. Ensuite et avec un plaisir immense, et dégagé de toutes retenues, j’ai massacré le petit banquier de centaines de coups. Ceci pour plusieurs raisons. La première était dû au fait que ce qu’il était en train de faire n’était pas bien du tout. La seconde était que sa gueule de premier de la classe ne m’était jamais revenue. Enfin la troisième était l’addition de la première et de la seconde et ça, ça a failli le tuer. Je dois d’ailleurs au passage remercier la multitude d’infirmiers qui est intervenue afin de me l’arracher des mains. Sans la calmante injection dont ils m’ont fait profiter, j’eusse risqué de payer une lourde note au vue de l’irréversibilité de mon geste massacreur.

Je me sens étrange. Je flotte, l'esprit dégagé de toute émotion alors que pourtant j'ai failli mourir par deux fois en même pas deux jours. Le médecin est venu me rendre une petite visite, entouré d'une cohorte d'internes en médecine.

Il parlait de moi en disant "elle", comme si je n'existais pas, comme si je n'étais pas là.
Sans me demander mon avis, il a tiré le drap, remonté ma chemise de nuit d'un geste brusque pour leur montrer un petit point rouge… sur mon sein droit ! Bande de petits veinards ! Voilà tous ces hommes au regard salace, contempler avec réjouissance ma poitrine, qui convenons-en est tout à fait charmante.

"Elle a eue beaucoup de chance. La première injection au bras était un leurre. Celle-ci, dans le sein s’est faite trop rapidement. La substance s’est répandue aussi bien dans la partie graisseuse que musculaire. Aussi l’effet s’est en quelque sorte divisé et lui a laissé la vie sauve. C’eut été dommage, n’est-ce pas messieurs" concluait le médecin avant de tourner les talons. Tout ce petit monde quitta la chambre sans me dire au revoir… et sans avoir rabattu ma nuisette verte ou mon drap vert. J'enrageais.

Deux jours se sont écoulés, je crois.
Charles-Antoine est parti rejoindre sa crapule de frère à Fresnes pour double tentative de meurtre sur ma petite personne. Monsieur l’auteur, mon bon samaritain est dans la chambre voisine et semble avoir du mal en se remettre de la dose de tranquillisant qu’ils lui ont administré. "Il se refait une santé" me rassure la gentille infirmière humaine prénommée Cécile.

Lui devant la vie, je considère normal de lui rendre une visite de courtoisie. Enveloppée d'un peignoir vert, aimablement prêté par l'hôpital pour dissimuler la partie la plus rebondie de mon anatomie, je me rends, d'un pas hésitant, vers sa chambre. La porte est largement entrouverte et pourtant je n'entre pas.
Comme il se doit dans un hôpital digne de ce nom, l'aide-soignante est en train de faire la toilette de Lucas sans penser à sa pudeur. Il semble encore dans les vaps. Chacun son tour.
Dissimulée derrière la porte verte, je redécouvre avec une émotion non dissimulée le torse viril de cet homme. Sa poitrine est large, rassurante, une jambe aux muscles longs s'échappe des draps. Plus que tout, la vue de ses mains éveille en moi des songes de cajoleries inavouables. Absorbée par mes idées scabreuses, je ne vois pas venir vers moi la toiletteuse pour hommes qui, regard goguenard et riche de sous-entendus gênants, me propose d'entrer sans faire de bruit.
J'obtempère aussitôt sans me faire prier et m'approche silencieusement de lui.
Je reste là, immobile, à le contempler, habitée de désir et de tendresse.
Les infirmières sortent en me souriant.
Je ne sais pourquoi, je n'ai pu refreiner mon élan et ai déposé sur son front un baiser chaste. Mal m'en a pris, car je poursuivais par un baiser sur ses paupières closes, sur son nez, sur son menton mal rasé qui râpait un peu. Cette sensation délicieuse me fit perdre la tête et déposais un dernier baiser sur ses lèvres minces, parfaitement dessinées.

Un souffle chaud et léger a balayé mon visage, un murmure presque inaudible a caressé mon oreille. Une main douce mais ferme en fit de même sur ma cuisse.

"Solène ?" dit-il la voix rauque et encore endormie.
Je hais cet homme, définitivement.

Qu’auriez-vous fait à ma place ? Ne soyez pas vulgaire, messieurs. Même si la situation est propice à ce que les choses dégénèrent, un petit quelque chose m’empêche de faire le pas. C’est qu’il en est coulé de la flotte depuis que j’ai rencontré Solange. Non, après ce que nous venons de vivre tout les deux, je ne crois pas l’union possible. Je me sens comme une espèce de grand frère, de "protecteur". De son côté, il va falloir oublier son petit banquier, se refaire une santé. N’est-elle pas à l’endroit où il faut pour ça ?
"Toi aussi, t’es à l’hosto !" pensez-vous fortement.
Eh bien, justement plus pour très longtemps. La petite a détalé en entendant le prénom d’une autre, alors juste le temps de remettre mes fringues et je me tire. Je m’envole. Je prends la poudre d’escampette.

Solène est le prénom de l’héroïne de mon nouveau roman. Très inspiré, comme vous le savez, de l’aventure que je viens de vivre. Il m’eut été facile de gagner un paquet de blé en pariant à l’avance sur la susceptibilité de Solange en prononçant un autre prénom que le sien au moment précis où ses baisers se faisaient révélateurs de la suite à donner à notre histoire. Bah ! Belle comme elle est, elle s’en remettra. Il est vrai que je ne me suis pas vraiment étendu sur sa description. Je ne vous parlerais, alors, que de ses yeux noirs qui à l’avant du Titanic auraient fait fondre l’iceberg meurtrier. Vous riez ! Je vous assure que j’exagère à peine.

Seulement, je ne sais plus trop à qui je fais allusion. A Solène, la plus belle fille qui se soit  extirpé de mon imagination. A Solange, qui a su me métamorphoser en un être capable d’aider son prochain. Qui l’eût cru, il y a encore de cela seulement quelques jours ? Etait-ce écrit là-haut comme le dit « Jacques » le héros fataliste de Diderot. Quoi qu’il en soit, je quitte l’hôpital avec son sourire dans la tête, celui de Solange bien évidemment. Ma muse désormais. Une légère brise me caresse le visage alors que je pousse une porte dérobée me facilitant une discrète sortie. J’aime la vie ! Je veux écrire encore et encore. Shakespeare à indéniablement raison, le monde est un vaste théâtre où il fait bon se promener. C’est ce que je fais en rendant visite au seul animal capable de me comprendre. Je me garde bien toutefois de l’approcher, on ne sait jamais ce qu’une caresse d’ours peut engendrer… 
 

Par Salaun - Publié dans : Nouvelles
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Lundi 18 juin 2007 1 18 /06 /Juin /2007 21:18

Vous pourrez dire ce que vous voudrez, de sa mort, je n’y suis pour rien. Nous autres, nous n’avons aucune influence sur la vie et la mort de vos semblables. Nous ne sommes absolument pas en mesure d’opérer quoi que ce soi en ce sens ; nous réagissons simplement à votre bon vouloir ; emmagasinant vos pensées, vos doutes, vos prouesses… et cela toute notre existence. A ma décharge, je dirais même que c’est plutôt vous qui agissez parfois de façon violente en nous mutilant pour un rien ou pour si peu. A bien y réfléchir, peut-être eût-il été préférable qu’elle en fasse autant. Il est donc pertinent de s’interroger sur ce qu’aurait été son destin sans ma présence, mais de cette supputation il n’en sera que littérature. Parce que la seule chose qui soit sûre est que j’ai été le mobile de son trépas. 

 En général, elle ne s’occupait point de ces sortes d’achats, et c’est par cette petite exception que notre rencontre se fit. Son choix se porta sur moi en fonction principalement de mon écarlate couleur, identique à celle d’un certain téléphone s’amusait-elle à susurrer. Ma tâche serait alors des plus louables, l’aider à briller dans certaines circonstances où elle avait peur de n’être que terne. Ainsi, comme un élève studieux, elle commença à glaner par-ci, par-là, la substance mortelle. Mais n’allons pas trop vite, car je sens que vous m’accuseriez à tort de non-assistance à personne…

En danger ? Evidemment qu’elle l’était. Peut-on honnêtement penser que d’où elle venait les hautes sphères allaient lui rendre la vie facile ? Et puis, à se rendre si désirable peut-on leur en vouloir de l’avoir tant désirée ? Ils étaient si nombreux à vouloir la conquérir que les plus forts ont évincé les autres, d’une âme plus charitable, ce qui lui aurait été plus souhaitable. Evidemment.

Je pense qu’elle s’est créé son propre malheur en voulant à tout prix côtoyer ceux qui, lui semblait-il, pouvaient combler ses lacunes culturelles. Je la revois me saisir, dans son plus simple appareil, me confiant ses secrets par définition intimes. Comme une gamine, elle alignait ses sentiments, des plus puériles aux plus pervers. Parce que quand elle aimait, c’était à en devenir folle et surtout sans retenue. Son abyssal soif d’amour aurait mérité de connaître certaines règles ou du moins la principale : ne jamais dévoiler ses cartes. Eh oui ! En amour plus qu’en un autre jeu, il faut se méfier. Rester sur ses gardes, ne pas tout dévoiler, ne pas tout dire. Que les jeunes filles ne s’affolent pas et poursuivent leurs idylles, toutes les histoires d’amour ne finissent pas forcément mal. Ainsi, bon nombre de mes confrères en recèlent de merveilleuses. Mais de celles-ci ma maîtresse n’en connut point. Elle mit pourtant tellement de force à vouloir séduire. Peut-on lui en vouloir d’avoir souhaité être la plus belle alors qu’elle fut abandonnée dès le berceau ? N’est-il pas légitime de vouloir autant séduire puisque ni père, ni mère, ne vous a jamais consolé ? Combien d’entre-vous peuvent contredire qu’un bon gros câlin peut avoir raison de grosses frayeurs ou même parfois de toutes petites inquiétudes feintes justement pour avoir le plaisir d’être bercé entre des bras protecteurs ? Qu’importe la raison pourvu qu’on ait le réconfort. L’Amour. Elle, elle était toujours seule. Même après l’acte d’amour, elle était seule. Dans cette solitude, elle m’invitait à ses côtés où je restais silencieux, observateur, fidèle entre les fidèles. Toujours envieux de ces hommes qui avaient posé leurs mains dans le creux de ses reins. Les mêmes qui allaient la faire souffrir jusqu’à la faner pour l’éternité. Oh, que je vous maudis, messieurs !

A force de travail, elle gravit les échelons et parvint à imposer son image là où cette dernière est reine. Devenant presque malgré elle, l’icône torride de la gente masculine. Ah ! Passer une nuit avec elle ! Une nuit d’amour s’entend ! Une nuit inoubliable parce que tant fantasmée. Et tout son malheur est là. N’est-ce pas de la profonde goujaterie que de parler d’une femme de la sorte ? Parce qu’il n’est pas fait propos de flirt ou encore de petites amourettes… non pas de tergiversation, nous parlons d’acte sexuel, c’est de cela, directement qu’il est question. Lui ôter sa robe délicatement… Non ! Faisons-le avec passion, arrachons-la ! Mettons-la en lambeau et dénudons ce corps détonateur de pulsions érotiques. Le champagne de  la meilleure qualité coule à flot et son rire emplit la chambre tant elle est heureuse de plaire, de vous plaire ! Vous l’approchez. Elle vous attend. Entre-ouvre ses lèvres, et ses yeux mi-clos vous hypnotisent. De ce moment vous ne voulez perdre aucun millième de seconde, vous voulez vous en délecter le plus longtemps possible. Suspendre le temps ! Arrêter les horloges ! Graver ce moment où votre main entre en contact avec sa peau, et surtout, surtout ne pas succomber trop vite à la jouissance… S’il est possible toutefois de résister à cette déferlante de sens.

Ce rêve-là, vous êtes nombreux à l’avoir projeté sur vos écrans internes. Suite à l’une de ses prestations dans l’un de ses films et cela aux quatre coins du monde. Du coup, force est de constater l’universalité de ses charmes, de ses formes, de son talent tout bonnement. Parce qu’elle est là sa botte secrète ; dans le soin qu’elle mettait à pratiquer son art, et là, comme en amour, elle ne rechignait pas à la tâche. Elle excellait.

Travailler. Travailler, toujours. Combler cet énorme fossé qui la séparait des gens qu’elle observait discrètement et qui lui semblaient tellement plus heureux qu’elle. Elle a eu quelques moments de bonheur, je le sais, elle me l’a confié. Et puis encore une fois, je n’avais de raison d’exister que dans le fait de l’aider à le combler, lui. Lui démontrer combien il ne parlait pas pour ne rien dire. Lui démontrer que ses confidences sur l’oreiller n’étaient pas tombées dans l’oreille d’une sourde.

Cela lui a plu… un certain temps. Parler avec la femme la plus sexy du monde de choses tellement secrètes, tellement dangereusement secrètes… Quel pied ! Elle qui leur avait paru si gourde malgré le fait qu’elle soit si bandante se révélait pourvue d’une intelligence digne de ces maîtresses des anciens rois de France. N’était-ce pas les glorifier dans leurs puissances que de vouloir les satisfaire au-delà de ce qu’ils venaient chercher chez cette pute. Parce qu’il ne faut pas se leurrer, et j’en pleure encore, c’est de cette façon qu’ils l’ont traitée. Avec leurs belles petites gueules, leurs belles grandes paroles, leurs grands slogans, leurs belles promesses ! Avec derrière eux leur grande et puissante famille. Qu’ont-ils fait ces beaux frangins dans leurs costards à deux mille dollars si ce n’est de l’avoir tuée après l’avoir baisée ?

Bien sûr que je m’échauffe ! Comment voulez-vous que je réagisse alors que je connais la vérité ? Oh ! Je n’ai aucun mérite, j’y étais. Comme à mon habitude à l’abri des regards indiscrets dans le pavillon d’amis…

Il est vrai qu’elle n’a pas prêtée grande attention aux sommations que certains lui firent. Certains de ses amis, ceux qui ne l’avaient pas trahie, ceux qui lui disaient qu’à trop vouloir toucher le soleil elle se brûlerait… Elle aimait cette image qui la rapprochait du grand astre, elle en souriait et se resservait. Mélangeant les genres. Médicaments et spiritueux. Elle divaguait alors et menaçait trop fort. Elle voulait jouer, impressionner son monde, comme elle en avait un peu pris l’habitude. Mais, les gens des studios ne sont pas les mêmes que ceux des bureaux, ovales de surcroît.

Ils sont venus eux-mêmes, lui demander après l’avoir culbutée, que je leur sois remis. Que je serais détruit, et qu’ainsi elle ne risquerait rien ; car ses menaces comme le vol d’un boomerang revenaient à présent vers elle avec une puissance digne d’un avertissement d’une pègre sans scrupule.

Sous les feux de l’intimidation, elle redevint la petite fille fracassée qu’elle était et implorait un tant soit peu de respect. Pourquoi la traite-t’on comme un vulgaire morceau de viande, d’autant plus qu’ils en avaient joui de cette chair. En ressentaient-ils un déshonneur ? Regrettaient-ils leurs gentillesses et leurs caresses ? Elle s’était tant investie à leur procurer du plaisir, se laissant même parfois n’être qu’un… morceau… de… viande…

Je ruisselle d’encre à ces souvenirs. Il était 16 heures quand ils l’ont quittée, lui, l’homme en vue et son pantin, acteur sans talent qui leur servait de boniche. Il venait de lui dire qu’à son tour, comprenez qu’après son vénérable frère, leur relation était close. « Où est-il ? » répétait-il en parlant de moi. « Où est-il ? Où est ce putain de truc ? On a besoin de savoir. C'est important pour la famille. On peut prendre toutes les dispositions que tu veux ! »  Elle, Elle ne parlait plus, Elle hurlait. Hurlait qu’Elle en avait assez de se sentir délaissée, qu’Elle avait le sentiment qu’on s’était servi d’Elle et qu’Elle était si furieuse, qu’Elle était si en colère de leur façon d’agir… qu’Elle ferait appel à la presse afin de tout dévoiler sur les saloperies qu’ils étaient capables d’envisager quand certaines n’avaient pas déjà été passées à exécution ; ne fusse ce désastre de la baie des cochons. « Porcs infatués que vous êtes, je vous maudis ! ».

Face à sa crise d’hystérie, ils ont quitté les lieux. La laissant tremblante de peur suite aux menaces qu’elle venait de subir par celui qu’elle ne voulait pas voir partir parce qu’elle l’aimait.

Il reviendra une dernière fois au 12305 5th Helena Drive avec deux hommes, dont l’un portait une petite sacoche noire ressemblant à une serviette de médecin.

Ce fut très rapide. L’un des hommes passa par la fenêtre du pavillon principal, c’est notre « homme » ; il fit pénétrer ses acolytes. Celle qu’ils cherchent est dans le pavillon d’amis, elle va mieux car son psychiatre est venu lui prescrire des calmants ainsi que quelques paroles apaisantes. Il fallait au moins ça après la visite houleuse de son amant. Tout va très vite. La gouvernante est à nouveau congédiée, d’une manière similaire à la précédente : deux heures auparavant. L’ordre de « déguerpir sur le champ ! » est toutefois plus cinglant. La célèbre silhouette est imposante de charisme et il est alors impossible de résister. Tout va très vite. Il n’est plus question de savoir où je me trouve. Deux hommes éventrent le meuble classeur où je suis, le troisième pique de son dard mortel la belle. Tout est allé très vite.

Sa peau légèrement cuivrée par l’été 62 venait de recevoir les rituelles gouttelettes du célèbre parfum numéro 5. Et, alors que je m’éloignais, mes pages pleines de ses intimes secrets, fermement tenu d’entre les mains de Bobby Kennedy, j’eus la chance d’apercevoir ce petit spectacle que j’aimais contempler lorsque nous étions seuls, Marilyn et moi ; voir ses fines mèches platines bercées par le vent chaud venu du désert Mojave jouer avec la commissure de ses lèvres écarlates et pulpeuses.

Par Salaun - Publié dans : Nouvelles
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Mercredi 23 mai 2007 3 23 /05 /Mai /2007 15:48

C'était son anniversaire et pour la circonstance, elle m’avait demandé de la suivre où elle le désirait. Ces derniers temps, il est vrai, je manquais un peu à mes devoirs conjugaux. Mon job m’accaparait plus que de raison. Etre à son compte n’a pas que des avantages. Je suis rentré plus tôt ce vingt-cinq septembre, décidé à mettre tous les atouts afin que la soirée se passe sans encombre. Sophie était resplendissante.

Son petit côté espiègle qui m’avait séduit il y a vingt ans était présent dans tous ses gestes. A croire que c’était MON anniversaire. Je l’ai vu fixer ses bas par l’embrasure de la porte. Etait-ce calculé ? Ses dessous ont disparu sous la robe élue « 
number one » de mes préférées. Le grand jeu. Du chignon aux fins escarpins, elle portait tout ce que j’aime.

« Sommes-nous vraiment obligés de sortir ? » lui susurrais-je à l’oreille.

 Circonstances obligent, le vin coulait à flot. La nuit tombait et la chaleur montait. Ainsi que ma jalousie. Sophie était rayonnante et attirait le regard des hommes comme si elle dansait nue sur la table. Ses yeux brillaient de joie et je voulais l’embrasser. Le service était long. Il est toujours trop long lorsque l’on désire passer au dessert directement. Tellement envie d’elle.

J'étais légèrement éméché lorsque nous sommes sortis du restaurant. La température de la nuit était douce et le ciel parsemé d’étoiles. J’en tombais la veste. Situation propice pour une nuit amoureuse. Elle respirait la joie de vivre, sa quarantième année lui allait comme un gant. Malgré la scène que je m'apprêtais à lui faire, j’étais toujours amoureux. Le petit manège complaisant qu'elle a eu avec le jeune serveur à notre sortie du restaurant m’horripilait et mon humeur était à deux doigts de tout gâcher. Sophie riait ; me taquinait. Je bouillais.


 Un feu tricolore est passé au rouge. Rumination. Elle savait bien que je n’aimais pas ses débordements sympathiques envers de totals inconnus. Elle me rétorquait que cela était juste une question de politesse. « A sourire donné, sourire rendu ». Et qu’aucun « débordement » comme je disais si bien n’était au programme.

« Je ne suis pas une salope. Ou alors avec mon homme mais il ne semble pas avoir la tête à ça ».

En tournant mielleusement la tête vers Sophie pour balbutier quelques mots d’excuses, je ne pus m’empêcher de joindre à mon commentaire que je la trouvais plus belle que jamais. Sa coiffure relevé m'offrait la vision de sa nuque de danseuse où j'aimais déposer mes baisers. Sa poitrine débordante de vie me fit une fois de plus craquer. Elle esquissa un sourire en voyant à quelle vitesse mon humeur avait changé. Effectivement, elle ne m'inspirait plus aucune colère. Elle était comme ça. Et c’est comme ça que je l’aimais. Le feu était toujours au rouge. Maudit feu.

Un véhicule est arrivé à notre hauteur. Les sons qui en sortaient étaient si forts que les vitres de ma voiture vibraient de terreur au rythme des basses. Machinalement, elle s'est tournée vers eux avec un grand sourire. Ce qui une fois de plus m'exaspéra. Cette fichue manie de sourire à n’importe qui !

Le chauffeur baissa sa vitre et pencha sa tête à l’extérieur comme pour nous demander un renseignement. Instinctivement, Sophie baissa à son tour sa glace et les décibels emplirent notre voiture. Comment faisaient-ils pour supporter cette cacophonie ? Nous n’entendions absolument rien des propos que nous adressait le conducteur. Il devait avoir entre vingt-cinq et trente ans. Une boucle d’oreille assez importante à l’oreille gauche. Très blanc de peau. C’est son attitude qui m’a alerté et déplu. Il parlait à ma femme comme s’il la connaissait depuis des années. Il vociférait en notre direction et je ne comprenais toujours pas ce qu’il nous disait. Seules les facéties de son visage laissaient percevoir la vulgarité de ses propos. Il me défiait. Faisant rugir son moteur comme si nous nous trouvions au départ d’une course prochaine.

 Sophie s'est tournée vers moi, et je fus étonné de ne lire aucune peur, aucune inquiétude dans ses yeux. Je l’invitais toutefois à remonter sa vitre et m’apprêtais à démarrer malgré le feu toujours au rouge quand la porte « passager » s'est ouverte violemment.

 Sans aucune hésitation, ils l'ont arrachée de son siège et engouffrée à l’arrière de leur voiture. En une fraction de seconde. Comme si tout avait été réglé au préalable. Je ne croyais pas ce que je voyais… ce que je vivais. J’étais comme statufié. Le temps de sortir et de m'approcher de leur auto, cette dernière s'échappa. Je fus dégrisé en un rien de temps et je me jetais au volant. Je n’ai pas pris garde à la couleur du feu. Au moment où je traversais le carrefour, un véhicule venant de ma droite me percuta à l'arrière et ma voiture partie en tête à queue.

 Les dégâts étaient minimes et n’entravaient en rien le fonctionnement principal d’une automobile : rouler. Démarrage en trombe laissant dans mon rétroviseur hurler le type qui venait de me heurter. Des bribes de fumée s'échappaient du capot de sa voiture, il avait eu moins de chance que moi.

Moins de chance que moi ! Qu’est-ce qu’il ne faut pas écrire ! Deux minutes après le début de ce cauchemar, je serais à nouveau chanceux. Négatif, je ne pouvais m'arrêter à cette sotte constatation. Ma réalité était autre. Au loin, la voiture jaune qui emmenait la femme que j’aime prenait des risques inconsidérés. Elle franchissait à tombeau ouvert chacune des intersections. Que faire, sinon les imiter. J’appuyais massivement sur l’accélérateur. Il était hors de question d’en rester là. Hors de question de laisser ma femme entre leurs mains.

 La course folle était parsemée de bruit de klaxons et autres crissements de pneus traduisant la peur panique de ceux qui croisaient notre route. Faire abstraction totale du danger. Je me dois de suivre. Il m’est inconcevable de les laisser s’échapper. Que vont-ils lui faire ? Que lui font-ils déjà ? Où posent-ils leurs mains pour l’empêcher d’hurler ? Mon pied se fait de plus en plus lourd. Ma voiture avale goulûment les mètres qui nous séparent.

 Plus près, je ne perçois aucune agitation particulière à l’intérieur de la voiture jaune. Toutefois, mon attention se fixe plutôt à rester à distance raisonnable de cette carcasse maudite. Mon but étant à présent de leur montrer que je suis prêt à tout pour récupérer celle que j’aime.

Ironie du sort, je me sentais presque bien. Aucune peur n’entravait mes pensées. Plutôt mourir que de ne point aller jusqu’au bout.

Après le périphérique, nous nous sommes engagés sur l’autoroute A6. Nous roulions à vive allure. Slalomant entre les voitures plus lentes. Indéniablement, ils savaient où ils allaient. Cela était d’une évidence torride. Hormis la vitesse élevée, j’eus l’impression qu’ils avaient fait le choix de m’emmener dans leur antre. Ils ne cherchaient pas vraiment à me distancer. De toutes façons, peu importe, j’étais prêt à me battre.

Leur voiture customisée était si basse que des gerbes d’étincelles s’échappaient à chaque dénivellation de la chaussée. Sans chercher vraiment à me situer, je reconnus néanmoins l’hippodrome d’Evry sur ma droite tout feu éteint. Je ne savais que faire. Suivre encore sans tenter quoi que ce soit ou chercher la collision et stopper cette course folle. Non, il est hors de question de mettre sa vie en danger ou d’endommager ma voiture et de ce fait, les laisser s’échapper.

Cependant, quelle autre marge de manœuvre avais-je en ma possession. La robustesse de ma voiture était garantie. J’ai toujours su qu’investir dans une Mercedes était un bon choix. Quelle connerie de penser à cela maintenant. Néanmoins, de ce coté-là j’étais chanceux. Chanceux ! Voilà que ça me reprend.

Je me rapprochais de plus en plus de leur pare-chocs. Encore un peu… et petite touchette. Cette fois, des mouvements humains furent perceptibles à l’arrière de leur voiture. Mais rien de précis. Mon compteur affichait cent-quatre-vingt et je conclus qu’ils ne pouvaient aller au-delà. Nouvelle touchette. Leur véhicule se mit à zigzaguer. Le chauffeur avait du mal à retenir sa monture. Ils changèrent de file. La sortie pour Fontainebleau approchait à vive allure.

Devin. Je dois être devin. Nous déboulons à présent sur Fontainebleau. Que de fois, je l’ai pris cette route. Dans des circonstances bien plus agréables, d’ailleurs. Sophie et moi adorions nous offrir comme ça à l’improviste un nuit éloignée de Paris. Mon Dieu ! Que nous arrive t-il ? Ton anniversaire part en couille ma chérie. Mais, n’aies crainte, je suis là. Tout près de toi mon amour.

Cette route est dangereuse et à l’allure où nous roulons c’est le gadin assuré. Je décide de relâcher la pression et de leur donner du lest.

Vous le croirez ou non, ils ont ralenti. Qu’on t-ils en tête, bon sang ? Me faire assister aux sévices qu’ils ont l’intention de faire endurer à Sophie ? Ils sont mal barrés, parce qu’ils devront me tuer auparavant.

Nous approchions de Barbizon. Connaissez-vous Barbizon ? Ce petit village qui fut jadis un haut lieu pictural et où mon épouse et moi-même avions jadis traîner amoureusement nos guêtres. Que le sort est malsain. Que le diable est vicieux.

La multitude de virages est en faveur de leur petite voiture qui parvient mieux à se faufiler. Je vais finir par les perdre. Les rues étroites de la petite ville ne conviennent en rien à ma grosse berline. Mon investissement n’a plus la côte et descend en flèche dans mon estime. Je prends conscience de la moiteur de mes mains sur le volant. Je les essuie une à une sur le tissu de mon pantalon. Perdu. La sentence est cinglante. J’ai la gorge sèche et un mal de chien à déglutir. Je suis à deux doigts de fondre en larmes. Je vais craquer.

 Ma vision est floue. Mes nerfs lâchent. Je pleure.

 J
’ai stoppé ma voiture à deux pas d’un hôtel où Sophie et moi… A quoi, bon à présent. Tout cela est si loin. Il est vrai que ces derniers temps, je refusais d’y venir. Quel con !

Bruit de moteur. Faisceau de lumière aveuglant. La voiture jaune me croise à toute vitesse dans un concert de klaxons. La chasse est ouverte à nouveau et l’espoir reprend. Mes pulsations cardiaques raisonnent et fracassent mes tempes. La longueur de ma voiture ne me permet pas de faire demi-tour à cet endroit. Je suis bon pour le faire, un peu plus loin, sur la petite place de l’hôtel. Cet hôtel. J’y suis. J’amorce la manœuvre… je pile.

Elle est là. Sur les marches du complexe hôtelier. Vous lisez ce que j’écris. Sophie, ma femme est là devant moi. Toute entière. Sa robe, ses escarpins, ses cheveux en chignon. Sa nuque. Ses seins. Son sourire aux lèvres, comme si de rien n’était. Je sors. Je m’approche d’elle. Je tombe dans ses bras ne tenant plus sur mes jambes. Elle me retient avec une vitalité surprenante et me susurre à l’oreille que tout va bien. Qu’elle est fière de ma conduite, au sens propre comme au figuré. Je lui dis que je ne comprends rien à rien. Qui son ces types, que voulaient-ils ? Elle me dit qu’elle a tout organisé. Que la chambre était réservée, que nous n’avions qu’à faire l’amour.

Que voulez-vous, nous l’avons fait toute la nuit. C’était son anniversaire.

Par Salaun - Publié dans : Nouvelles
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Mercredi 16 mai 2007 3 16 /05 /Mai /2007 16:13

Nous nous côtoyons depuis des lustres et nous nous connaissons à peine. Des voisins en quelque sorte. D’inséparables inconnus que la vie a unis parce que cela ne pouvait en être autrement ou alors… non, ce ne serait pas vraiment la vie, ou alors… végétale, ce qui n’est pas envisageable pour des humains.

Bref, celui dont je vous parle fait des siennes et cela commence sacrément à me taper sur le système. Parce que pour tout vous dire, cela fait déjà quelques temps, que son humeur cause préjudice à l’ensemble de l’édifice. Tantôt, il tambourine et ses martèlements endiablés nous agacent, voire nous épuisent, tantôt, son calme nous inquiète, peut-être plus dangereusement que ses embardés. Nous n’en pouvons plus. JE n’en peux plus. Je suis en quelque sorte, le porte parole de tous les résidents. Je n’en peux plus, donc, parce que cela m’oblige à analyser sans cesse l’importance ou non de ses sursauts à ce voisin qui ne respecte pas ledit voisinage. Et pour quelle raison se comporte t-il de la sorte ? Allez savoir ! Enfin si, j’ai ma petite idée. Et vous pouvez me faire confiance en ce qui concerne les idées, et cela au risque de vous paraître « vaniteux », ce dont je me fous éperdument du reste ! Je suis LA boîte à idées, le maître en la matière, le docteur es-compétent de la phosphorisation, de la réflexion et autres cogitations des méninges. En un mot comme en cent, je suis plus intelligent que la viande molle qui m’empêche de vivre paisiblement. Mais, revenons à ma supposition. Je pense que cet empêcheur de tourner en rond, expression complètement conne, je vous l’accorde, est qu’il doit faire une petite erreur géographique et se prendre à défaut pour le nombril du lieu où nous résidons. Du coup, il en résulte une grave erreur qui détracte complètement le bien-être de tous les résidents du lieu sus-cité.

Je sais, je sais. Elle est partie et pour tout vous dire nous l’aimions tous. Quand je dis partie, disons que nous la voyons moins de ce que nous avons pu la voir. Elle avait ce petit quelque chose qui nous avait réunis tous, les uns les autres, en un rien de temps. Nous étions même sur le point de lui déclarer notre amour. De la façon de le faire découle notre problématique. Il faudrait donc, pour envisager une suite à notre débat, que l’autre cesse de faire son malin et dès lors, nous pourrions envisager d’autres alternatives éventuellement, pour séduire la belle.

Seulement, au risque de me répéter, c’est moi qui commande ! Et je n’avais aucune, mais aucunement l’intention de respecter à la lettre les petites recommandations de mademoiselle la chieuse. Oui, oui, oui, de mademoiselle la chieuse ! Je vous offusque en la nommant de la sorte ? Tant pis, je suis bien à ma place et d’ici je contrôle la quasi-totalité du territoire et des décisions. Alors, vous pouvez penser ce que vous voulez, je m’en tamponne le cortex et vous invite d’ailleurs à en faire de même. Allez-y, vous découvrirez des sensations insoupçonnées !

Voilà, c’est reparti. Il suffit que je pense à cette fille pour que l’autre s’emballe au lieu de calmer le jeu. On va finir par se vider entièrement s’il poursuit son entêtement…

« Eh, oh, du chnoc, t’as pas fini de taper comme un malade. Tu ne fais qu’enquiquiner tes proches, et elle, elle n’entend rien de ton emballement spasmodique de mes deux… »

Quoi ? Vous êtes encore choqué par mes mots. Et de ses maux à lui, vous croyez qu’on peut en rester insensible. Vous pensez vraiment que lorsque le sieur décide de battre la chamade nous restons dans notre coin à poursuivre notre existence sans rien ressentir. Non, non, nous souffrons et sans moi pour analyser la situation tout peut partir en vrille et boum, patatra, l’ensemble dégringole pour se répandre comme une… Ok ! Ok ! Je garde mes commentaires pour moi. Mais, je m’en vais vous expliquez un peu plus en détail le pourquoi j’insiste à réglementer l’autre égoïste… ou alors qu’il m’explique intelligiblement (s’il peut le faire, ouarf, ouarf) où il veut en venir, parce que force est de constater qu’avant cette fille tout allait bien entre nous et que nous nous entendions tous, j’ai bien dit TOUS à merveille.

Bon… Récapipi… Récacaca… Récapitulons. Pas vraiment facile de s’exprimer lorsqu’il ne veut pas se calmer. Oh ! Il me vient une idée. Une magistrale idée devrais-je dire. Je lui impose le bon vieux truc de l’inspiration – expiration : imparable.

Effectivement, monsieur se calme. Essayez vous aussi, vous m’en direz des nouvelles. A propos de nouvelles… Oups, je m’égare, et il me faut profiter de cette accalmie qui m’est offerte pour vous expliquer clairement la situation dont j’essaie de sortir tout ce petit monde et cet ingrat par-dessus le marché.

Nous étions, donc, en vacances dans ces régions appropriées du Sud de l’Espagne, en Andalousie, plus précisément. A Séville pour ne rien vous cacher. Là, en cet endroit du monde où brille le soleil de mille feux est sortie d’une minuscule chapelle aux murs blancs, cette fille aux cheveux noirs qui va chambouler en un rien de temps notre existence. Il est vrai, puisque j’en suis à me justifier, que je suis le premier coupable. Si je n’avais pas « flashé », comme on dit, sur cette pure merveille de chair et d’os, rien de notre désaccord actuel n’aurait de raison d’être.

Pour ma défense, j’eusse souhaité que vous la rencontriez pour comprendre notre engouement à tous, je dis bien à tous, pour ce brin de fille. Vous la décrire n’aurait pour résultat que le réveil brutal de celui que j’accuse à présent de nous lâcher. Je le répète bien fort de nous lâcher ! Je le sens prêt à nous laisser pourrir comme de vulgaires organes que même les mouches à merde boycotteraient par peur d’attraper, je ne sais quelle maladie. Et tout ça parce que monsieur se sent l’âme amoureuse ? Et d’où sort-il cet état d’âme dont il est bien loin d’avoir le monopole ? Oh évidement, je vous vois brandir toute cette littérature antédiluvienne assimilant à l’autre abruti les histoire amoureuses, mais ne faites pas les idiots je vous en conjure ; il s’agit tout de même d’une question de vie ou de mort.

Etes-vous prêt à tout par amour ? Parce que c’est de cela dont il s’agit. Êtes-vous prêt à faire des concessions ? Et je ne parle pas ici de petites concessions, mais de cent, que dis-je de cent, de mille, d’une vie entière ! Oui ! D’une vie pleine de concession pour satisfaire les petits désirs de madame, aussi belle soit-elle.

J’ai bien dit madame, parce que notre ami est parti très vite en besogne et du fait qu’en ces lieux on n’approche pas, ou plutôt devrais-je dire, on ne touche pas avant le mariage… La messe était dite et le mariage au programme était.

Ah mais de qui se moque t-on ? N’ai-je pas des envies moi aussi ? Non, franchement, nous sommes jeunes, nous avons à peine vingt ans, est-il vraiment raisonnable de tenir des propos de la sorte, à deux mille kilomètres de son lit habituel ? Alors qu’il était convenu que nous devions faire la fête et ingurgiter, justement, ce qu’il faut pour déraisonner. Que fait-on du cannabis ? De la sangria et des autres substances qui en un rien de temps me font planer et oublier toutes les bêtises qu’un être sain pense ? Moi, je pense qu’il est un temps pour chaque chose et celui de s’enchaîner à la gente féminine… que dis-je, à un spécimen de cette gente féminine, n’était point à l’ordre du jour, ni du mois, et ceci pour encore au moins quelques années. Non, ce qu’il nous fallait, c’était s’attirer ce joli petit minois et l’emberlificoter par des promesses, par de grandes illusions, par des gestes héroïques (nous y reviendrons) et profiter de ce fruit sensuel jusqu’à plus soif, et sans scrupules s’enfuir dans la nuit éclairée par mille étoiles vers un autre verger. Voilà ce qu’il nous fallait faire, au lieu de ce que nous vivons à présent, au lieu de cette discorde qui fait que maintenant, demain, ne sera peut-être pas.

Il est vrai que je divague complètement, je vous l’accorde, mais croyez-moi, une partie de mes propos est exacte. Seulement… Seulement, je ne suis plus en très grande forme… et de la faute à qui, je vous le demande ! Non… je n’essaye pas de vous amadouer, ni de vous influencer, « je m’en fous comme de l’an quarante ». Je place cette boutade, parce que je l’ai entendue jadis et la trouvant drôle, je vous la ressers. Pas mal, hein, cette mémoire qui fait partie de mes attributions, comme celle de la faculté verbale d’ailleurs. Oui, je sais, c’est ce qui fait ma force, l’autre ne sait rien faire hormis son boum, boum, qu’il n’arrive même plus à contrôler, soit dit en passant. Vieil adage également qui proclame que les musculeux ont rarement le sens de la répartie ou sans aller jusque là de l’intellect tout simplement.

Non vraiment, je suis embêté, je ne sais quelle solution trouver pour que cette mutinerie viscérale prenne fin. Je sais bien que malgré toutes mes tentatives pour vous expliquer la situation dans laquelle je me trouve, rien n’arrive clairement à votre représentant qui m’est équivalent… aussi… je vous demande de m’accorder encore juste un peu de votre temps, afin que les effets hallucinogènes que je ressens s’évincent peu à peu, et qu’enfin plus clairement, je parvienne à vous exposer les faits. Ainsi, vous me donneriez votre avis sur ce qui pourrait être LA solution, nous permettant de nous entendre, tous, les uns les autres, et continuer cette vie qui nous a été donnée il y a vingt ans par amour.

Par amour, par désir ? Pas facile de faire la part des choses entre amour et désir. Je m’y perds complètement et je suis obligé de constater que c’est souvent moi qui entraîne les autres dans les situations difficiles. Mea culpa, braves compagnons. Mea culpa.

Silence. Un ange passe…

Je l’ai vue sortir de cette chapelle. Je l’ai suivie sans réfléchir. Au guichet, j’ai pris mon billet comme elle venait de le faire. Dans l’arène, je me suis assis non loin d’elle. La vision de cette créature sans égale à mes yeux enivrait mes sens déjà à rude contribution par cette poudre blanche qu’à bon marché nous nous étions procurée et qui, vite fait bien fait, avait été sniffé.

La fanfare jouait des pasodobles pittoresques que mon vieux voisin suivait rythmiquement du mieux qu’il pouvait. C’est là que je me suis laissé aller à vouloir l’épouser sans tarder, elle qui ne connaissait même pas le son de notre voix. Faut dire que le soleil de toute sa splendeur n’avait de cesse de la mettre en valeur, jouant tantôt avec ses cheveux, tantôt avec ses grands anneaux d’or qui scintillait le long de ses joues. Je ne parle même pas de ses yeux bleu azur qui irradiaient son visage de Sainte. C’est moi, oui, c’est moi qui étais obnubilé par cette fille, elle-même passionnée par ce qui se déroulait au centre de l’arène. Je l’ai perçu dans ses yeux, je l’ai perçu dans la façon qu’elle avait de le regarder, lui le torero que mille femmes acclamaient. Qu’avait-il à faire de cette-là, ne s’en fichait-il pas « comme de l’an quarante » ? Je vous la ressers et pourtant je n’ai plus envie de rire. J’ai eu envie de lui démontrer que je pouvais moi aussi être aussi valeureux devant l’animal noir. Ce n’est pas parce que je viens de Paris que je n’ai pas suffisamment de matière grise pour faire face à ce genre de stress. Et si attirer son regard sur mon tout devait passer par cette épreuve, j’étais prêt à la braver.

Ni une, ni deux, nous avons passé le premier muret qui nous séparait de l’espèce de coursive qui entoure la piste sablonneuse. Nous devions être un peu faiblard car j’ai manqué de me fracasser la cheville. La poudre blanche avait beau être bon marché, elle décoiffait sacrément me suis-je dit au même moment où le fou rire me prit. Et c’est complètement hilare que j’ai franchi les barrières rouges, dernier refuge permettant aux poules mouillées de se planquer à chaque charge du taureau. Il faut dire qu’à cette distance, c’est un sacré bestiau. Il devait avoisiner les cinq kilos de barbaque et parvenait néanmoins à se déplacer à une vitesse vertigineuse. Qu’importe, la belle n’allait rien manquer de ce spectacle improvisé. Il m’était évident que ma démonstration de courage, d’héroïsme, vous annonçais-je plus haut, allait faire son effet, et ça, ça n’avait pas de prix me disais-je fier de moi. Et il y avait de quoi, la foule en me voyant fouler le sable ocre rugissait comme pas une fois elle n’avait rugi depuis le début de la corrida.

Habilement, enfin, plutôt tant bien que mal, puisque je vous dois la vérité, rien que la vérité : j’ôte mon tee-shirt. Ceci afin de créer l’illusion et ainsi de me constituer une muleta : la fameuse cape rouge pour les connaisseurs. Que dis-je pour les aficionados ! Je peux vous dire qu’à ce moment-là mon compère, objet de la discorde, battait la chamade et cela, malgré le silence total de la fanfare qui avait cessé de jouer dès mon entrée en piste. Du reste, elle n’a même pas daigné accompagner mon envol en musique. Faut dire que je n’ai même pas réussi à faire une seule passe. La bête nous a encorné à la hauteur de l’aine sans vraiment, sur le moment, nous faire souffrir. Puis d’un mouvement de son cou musclé, il nous a envoyé dans les airs. Neurones sacrés que j’eusse souhaité que vous entendiez ce « oh » qu’une foule immense peut scander à l’unisson quand le spectacle vaut vraiment le coup, et ça, n’était-ce pas encore à moi qu’on le devait. Et n’avais-je pas toutes les raisons de penser que ma belle amoureuse participait à cet élan de stupeur.

Voilà, maintenant vous savez tout de ce qu’il y avait à savoir, qu’en pensez-vous ? Ne trouvez-vous pas un peu facile cette envie qui prend l’autre musculeux de cesser de battre sous prétexte que je n’ai pas su être raisonnable une fois, une toute petite fois. Parce que je vous le jure, c’était la première fois que je prenais de cette substance illicite et, croix de bois croix de fer, si je mens je vais en enfer, la dernière.

Comment ? Quoi ? Que dites-vous ? Eh, cessez de parler entre vous à mille mot minute de cette langue que j’entrave queue dalle, et dites-lui plutôt quelque chose à LUI, que je n’entends quasiment plus à présent.

Eh, messieurs, je vous remercie de m’avoir emmené en ce lieu où il fait moins chaud que sur le sable où la moitié de notre sang a maculé le sol ocre, mais je vous signale que ce con de voisin est en train de se la couler douce et que je suis dans l’obligation d’avouer que s’il cesse son boum, boum traditionnel, il ne me restera plus que très peu de temps pour continuer l’analyse de la situation qui devient de plus en plus critique.

Messieurs, messieurs… C’est le cerveau qui vous parle. Vous m’entendez, messieurs ? Eh, vous en blanc, vous ne m’entendez vraiment pas ? Merde, v’là que la bouche ne répond plus… Eh, Oh ! Du con… Pardon, eh, oh, le cœur, tu ne vas pas me faire ce coup là, on s’est bien marré tout de même. Avoue que de mon coup de folie, elle s’en souviendra toute sa vie, la minette ! Allez va-y embraye pépère, j’ai franchement pas envie de rester entre ces quatre murs crasseux. Eh ! Oh ! Ça pue la mort là ! Vas-y bats… Bats la chamade comme tu sais si bien le faire quand tu veux… Je te signale que c’est le seul moyen de revoir la jolie poupée. Tu as vu comme elle était belle, t’as vu ça le palpitant… ? Eh… tu ne réagis pas ? Tu fais vraiment la gueule ? Eh, ne me fais pas ça, s’il te plaît… Eh, le cœur, c’est toi le plus fort, je ne suis rien qu’une espèce d’orgueilleux qui crois tout savoir… En fin de compte je parle sans savoir, ou plutôt si, je sais le cœur, je sais que sans toi rien n’est possible… le cœur ? Eh Oh… Tu peux vraiment plus rien donner ? J’ai merdé à ce point là ? Le coooœur… putain, Tu me fous la trouille, j’ai la trouille, alors va-y maintenant, bat… je veux pas que tu te taises aller, et puis pense à nous autres, on n’est rien sans toi… si tu nous envoies pas le sang, on va tous y passer… parle moi le cœur… Je t’en supplie… Je ne ferais plus jamais le malin… Je ferais tout pour prendre soin de toi… Fais moi un battement, tape un coup… Le cœur ? Le cœur ? Le…

Par Salaun - Publié dans : Nouvelles
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Samedi 12 mai 2007 6 12 /05 /Mai /2007 12:34

Nous le savons tous, on ne saute pas dans un puits. Nous savons tous également, combien les enfants peuvent avoir des jeux dangereux. Surtout lorsqu’il s’agit de démontrer leur bravoure. Aussi irraisonnable que cela puisse être, à Saint-Simon, petit village paisible du Lot, on se jauge de cette façon. On saute dans le puits et tant bien que mal, on s’en extrait.

C’est ainsi qu’Eglantine Socard, seize ans, s’est jetée de son plein gré dans le puits du bas, appelé judicieusement de la sorte puisqu’il se trouve au bas du village. Elle a pris cette décision, pour avoir la paix, une bonne fois pour toutes. Faire taire ces messes basses qui la baptisaient de « chochotte bourgeoise » à chaque fois qu’elle séjournait dans ce village où son père possède une très belle demeure depuis maintenant cinq ans.

Monsieur Charles Socard, préfet du port de Marseille, un jour qu’il faisait la route vers Paris, est passé devant cette maison complètement par hasard. Elle avait une fière allure et bien qu’un peu proche de la départementale 25, qui traverse le village, elle lui avait « tapé dans l’œil » comme on dit. En ces années dix, les voitures étaient rares à s’arrêter dans ces petits villages et l’attraction fut grande pour les paysans de se réunir autour de l’automobile. Peu fier, monsieur Socard répondit sans sourciller aux nombreuses interrogations concernant la rutilante machine et ne posa en contre partie qu’une unique question :

- « Comment cela se fait-il qu’une si belle bâtisse soit si peu entretenue ? » fit–il en montrant du doigt la séduisante demeure.

- « C’est qu’un malheur, Millediou, a touché cette brave famille ; et à présent, la pauvre veuve cherche à la vendre. Seulement, que voulez-vous, ici, Millediou, il passe bien un peu de monde, mais rares sont ceux qui s’arrêtent. Voici deux ans, que cette bâtisse est livrée à elle-même. Que voulez-vous, la nature reprend ses droits, Millediou… » répondit un petit homme râblé qui s’avérera être le maire.

- « Eh bien, j’ai très envie de rencontrer cette brave femme. L’un de vous saurait-il m’indiquer où la trouver ? Je suis de ceux qui pensent que le hasard fait bien les choses et… Cette maison, messieurs, cette maison… Allez dites-moi donc où trouver cette femme.»

Monsieur le maire répondit au préfet que le fils de cette chère femme, qui l’hébergeait à présent demeurait à Gramat, à une vingtaine de kilomètres.

- « Eh bien, dans ce cas, appelons ces gens et voyons si nous pouvons faire affaire ! »

L’élu informa le sieur Socard que le seul poste téléphonique de la région se trouvait à Gramat justement, et que de ce fait, la plus simple façon de rencontrer ces gens était de se rendre à leur domicile. Ce fut fait et l’affaire conclue. Depuis cinq ans, la famille Socard passe la plus grande partie de ses vacances dans ce petit village de Saint-Simon.

Eglantine n’avait pas attendu que le clan se forme autour du puits. Décidée qu’elle était, elle avait eu peur de ne plus pouvoir faire le pas, ou plus précisément le saut, en leur présence. Elle avait en quelque sorte, prit juste un peu d’avance.

A peine avait-elle repoussé la planche qui recouvrait l’orifice, qu’elle se trouvait assise sur le rebord. Elle balaya furtivement du regard la profondeur obscure. Les bras levés le long de sa tête, une grande inspiration, un simple petit mouvement du bassin, et la voici qui se laissait happer par les entrailles humides de la Terre.

La froideur de la nappe souterraine lui ôta toutes conceptions romantiques de son acte. Tout comme l’inactivité qui lui était interdite sous peine d’engourdissement musculaire. Elle avait eu un mal de chien à s’extraire hors de l’eau, ses mains glissant sans cesse au contact des herbes d’entre les pierres. Lui était alors revenues les paroles de Maria au sujet de la mousse qui pousse sur la paroi exposée au soleil. Elle s’acharnât dès lors sur l’autre versant de la cavité. Les bouts de ses doigts se mirent rapidement à saigner contre les arêtes des pierres. Le souffle de la petite bourgeoise se métamorphosait en celui d’un animal rageur.

Du même âge qu’Eglantine, Maria, avait passé avec brio cette épreuve que seuls les garçons étaient censés relever. Elle avait dans ce geste de bravoure bafoué les certitudes d’une supériorité masculine face aux idées reçues concernant la fragilité des femmes. Depuis, certains garçons qui n’osaient pas passer l’épreuve du « puits du bas » en étaient réduits à baisser les yeux sur son passage. Elle en resplendissait davantage. Garçon manqué, elle n’en était pour autant pas moins jolie. Brune, la peau cuivrée, elle était toute en longueur, et les travaux des champs lui avaient façonné une belle musculature féline.

Eglantine et Maria vivaient toutes les deux sous le même toit. L’une, fille du propriétaire des lieux, l’autre, fille de la gouvernante. Elles n’avaient que rarement l’occasion de se parler ou juste pour des questions d’intendance. Lorsque Eglantine était priée par ses parents de faire la lecture à haute voix, Maria, à l’insu de tous, s’approchait au plus près qu’il lui était possible d’être de la liseuse, et s’enivrait de ces histoires qu’il lui aurait été impossible de découvrir autrement. Elle était fascinée par toutes ces aventures, par tous ces personnages aux destins sublimés, même lorsque les fins étaient tristes. Elle qui ne pleurait pratiquement jamais, sortait de sa cachette le visage ruisselant de larmes. Son estime pour la jeune fille de la ville prit une tournure d’adoration, et se faisant, la défendait de toutes insultes perpétrées par les gamins du village.

Eglantine n’en sut rien pendant deux années, jusqu’au jour, où, la rumeur parvint jusqu’à elle. Elle apprit comment Maria avait défendu son honneur à elle, critiquée de toute part, en sautant du pont de fer, dans le Lot, l’été dernier. Ses sentiments oscillaient entre gênes et satisfactions. Tout l’hiver, loin de Saint-Simon, elle s’interrogea sur les motivations de la jeune fille à braver de tels dangers, car la rumeur lui avait fait part également des agissements secrets des gamins du village. La fille de la gouvernante devint pour Eglantine une sorte d’héroïne comparable à ces figures romantiques dont elle aimait lire les romans. A une différence près ; celle-ci semblait être dévouée à sa cause. Elle se mit à rêver d’entretiens entre elles deux et fut troublée par certaines de ses pensées.

Aucun bruit ne venait troubler le clapotis résonnant des gouttes qui rejoignaient à l’unisson le fond du puits. Elles s’échappaient de la petite robe d’été trempée. Les larmes inondant le visage de l’adolescente étaient chaudes et presque réconfortantes. Ses bras tendus d’une paroi à l’autre, comme ses jambes, lui permettaient de reprendre son souffle. Trop peu de temps. Elle tenta une progression de quelques centimètres, les membres ainsi hérissés contre la paroi verticale. Une pierre vermoulue faillit réduire à néant tous ses efforts. D’un geste vif, elle parvint à agripper une tige de fer, vestige d’une échelle qui avait servi du temps de la construction du puits. Pendue, les pieds ballants dans le vide, elle comprit toute la stupidité de son geste. Les deux mètres qui lui restaient à gravir lui apparurent comme le double. La solution résidait dans le fait de progresser à la seule force des bras jusqu’à cette petite cavité qui avait logé le bas de l’échelle déjà béni pour ses restes.

Comparativement aux étés précédents, Eglantine avait manifesté un empressement indicible à arriver dès les premiers jours de congés à Saint-Simon, au point de partir seule, par le train, rejoindre le lieu de villégiature familiale. Monsieur et Madame Socard arriveraient comme à leur habitude après la fête nationale de juillet ; elle prenait en quelque sorte, juste un peu d’avance.

Elle était impatiente de revoir cette fille qui avait pour elle, fait montre de bravoure. Cette rencontre, elle en avait rêvé tout l’hiver, de multiples façons. Elle avait même obtenu une très bonne note en français, suite à un devoir d’expression libre où elle avait toutefois décliné l’identité des personnages et le sexe de « certains ».

Les modalités d’arrivée en gare de Gramat de la demoiselle Socard furent exprimées par télégramme à Madame Veuve Senac, la mère de Maria, gouvernante à demeure de la résidence de Saint-Simon. Pour l’occasion, on attela le vieux Filou, à la non moins vieille carriole. Les prières d’Eglantine de voir Maria dès son arrivée furent exaucées. Indubitablement, quelque chose s’était passée à son insu, constatait la gouvernante, en voyant les deux jeunes filles se jeter dans les bras l’une de l’autre avec un empressement presque indigne de leurs rangs respectifs. Il n’y avait cependant pas de quoi réprimander qui que ce soit.

De la pointe du pied gauche, elle parvint à déchausser la fine ballerine du pied droit qui ponctuât sa chute d’un « plouf » caractéristique un mètre plus bas. Suivi rapidement par celui de l’ornement du pied gauche. Les orteils ainsi dégagés, il lui était plus facile d’optimiser au repos la moindre parcelle de rocaille. Elle s’accorda un moment de répit et reprit quelques forces. Elle s’interdisait à appeler à l’aide, mais espérait vivement l’arrivée d’un de ces provocateurs qui constatant sa bravoure, lui aurait tendu une main libératrice. En attendant, elle limitait ses efforts en restant immobile.

- « Ils finiront bien par s’approcher » pensait-elle en boucle.

Dans la vétuste carriole, les deux jeunes filles s’assirent l’une près de l’autre, sans échanger le moindre mot, les mains dans les mains, les yeux dans les yeux, un sourire niais à la face de chacune.

- « Je ne sais ce que le Bon Dieu vous fait partager mes jolies, mais je suis bien heureuse de vous voir ainsi. On dirait deux sœurs.»

Elles entonnèrent alors un rire bête dont seules les jeunes filles ont le secret.

Charles et Marthe Socard acceptèrent intelligemment les affinités amicales de leur fille à celle de leur gouvernante. Et ces deux dernières en profitèrent allègrement. Eglantine prêtait ses tenues de la ville à Maria. Lui apprenait les rudiments de la bourgeoisie, alors que Maria encanaillait Eglantine, par la découverte de certains plaisirs… inavouables.

L’été 1919 passa à une vitesse vertigineuse. Les larmes de séparations entraînèrent les mères respectives des enfants dans des sanglots que seul le temps a le pouvoir d’assécher. Une correspondance fournie entre les deux adolescente combla l’absence et juillet 1920 pointa le bout du nez.

Télégramme. Arrivée en gare de Gramat. Explosion de joie. Tout ressemblait à ce qu’Eglantine avait imaginé pendant cet hiver interminable. Tout sauf, la présence un peu lourde de cet apprenti chef de gare, nommé Raoul. Ce type n’avait rien d’agaçant à proprement parler. Il volait néanmoins ce moment tant attendu des retrouvailles. Et force était de constater que certains sourires niais de Maria lui étaient destinés.

De plus, sur la route de Saint-Simon, Maria ne cessait de raconter les exploits de ce garçon, arrivé cet hiver, pour montrer aux autres sa bravoure. C’est ainsi qu’Eglantine s’est entendue dire la chose suivante :

- « Je vais passer l’épreuve du puits du bas.»

Le rire malicieux de Maria résonna à ses oreilles encore surprises par ses propres paroles et cette exclamation railleuse vint toucher au bout du chemin de l’orgueil, le cœur de la jeune fille.

- « Tu ne m’en crois pas capable, c’est ça ? Je te prouverai le contraire dès demain ! »

Pendue dans ce puits sans fin, elle ne pouvait s’empêcher de penser au rire moqueur de Maria. Ce même rire qu’elle adressait aux petits merdeux de Saint-Simon qui osaient la défier. Ce rire tellement différent de celui qui soulignait la satisfaction qu’elle éprouvait par les caresses de son amie sur son corps brun.

A ces souvenirs ses muscles s’engourdissaient. Elle ne pouvait attendre indéfiniment ainsi. Elle entreprit la poursuite de son ascension et fut surprise de la facilité à trouver les bonnes prises et parvint dès lors à se hisser rapidement d’un bon mètre. A cet endroit, elle perçut comme un chuchotement, ce qui la rassura sur sa très prochaine délivrance. Il prit un temps pour souffler. Les mots devinrent audibles.

- « Tu crois vraiment qu’elle va le faire ? »
- « Je l’en empêcherai. Elle est jalouse. J’ai été bête hier de venir à la gare la chercher. Elle a compris ce qu’il y avait entre nous.»
- « Comment peut-elle être jalouse de toi, c’est elle qui est riche ? »
- « Et toi, tu es idiot. Embrasse moi plutôt au lieu de réfléchir »
- « J’t’embrasse pas si tu dis que je suis un idiot.»
- « Disons que tu ne peux pas « tout » comprendre sur… ce que deux filles peuvent ressentir l’une pour l’autre. Nous nous aimons très fort, c’est plus qu’amical, plus fort que deux sœurs…»
- « J’comprends rien à ce que tu dis. C’est pas ta vraie sœur, tu me l’as dit.»
- « C’est bien ce que je dis, tu peux pas comprendre… Embrasse moi… Viens par là. Cachons-nous… Embrasse-moi… Avant qu’elle arrive…»

Les mots se turent et les soupirs naquirent.
Ce fut la première fois pour Maria et Raoul.

Autour d’eux, ils répandirent ce petit rire idiot dont seuls les amoureux ont le secret. Des gémissements de douleurs qu’Eglantine était tout juste capable d’émettre, ils n’en entendirent rien. Avait-elle opté consciemment de rester figée telle une statue de marbre ? Mal lui en a prit, le couple partit puisqu’elle ne venait pas tenter l’épreuve. Ses muscles ne réagirent pas à de nouveaux efforts, tétanisés qu’ils étaient. La force psychique n’était plus de la partie. La gueule profonde l’avala insensiblement.

Le chagrin envahit le cœur des Saint-Simonien lors de la découverte à fleur d’eau du puits du bas les ballerines d’Eglantine. Et la vie est ainsi faite qu’à l’unanimité, éloges et louanges soulignèrent la courte vie de la jeune fille.

On scella à jamais le puits devenu triste sépulture, en cet été 1920.

Parce qu’Eglantine avait juste prit un peu d’avance sur les siens, à la mort de madame veuve Charles Socard, en 1933, Maria devenue un peu l’enfant de la maison, hérita de la vaste demeure. Lestement dotée, elle trouva en la personne de Raoul Fau, chef de gare à Gramat, un époux comblé.

                                                       * * *

Toute ressemblance avec des personnages ayant existés est complètement souhaitée par l’auteur. Ce dernier après avoir eu vent du destin précipitée de la jeune Eglantine en ce puits, sans plus d'éclaircissements, s’était promis de combler de sa plume les absences que sa rationalité exigeait. Le voilà satisfait.

Par Salaun - Publié dans : Nouvelles
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